Un livre marquant que m'a donné mon oncle Julien, au tournant du primaire, fut L'Heure de s'enivrer, d'Hubert Reeves. Je n'avais jamais réalisé avant aujourd'hui que le titre faisait allusion au grand Charles. Voici ce magnifique poème :
Enivrez-vous (Charles Baudelaire)
Il faut être toujours ivre, tout est là ; c'est l'unique question. Pour ne pas sentir l'horrible fardeau du temps qui brise vos épaules et vous penche vers la terre, il faut vous enivrer sans trêve.
Mais de quoi? De vin, de poésie, ou de vertu à votre guise, mais enivrez-vous!
Et si quelquefois, sur les marches d'un palais, sur l'herbe verte d'un fossé, vous vous réveillez, l'ivresse déjà diminuée ou disparue, demandez au vent, à la vague, à l'étoile, à l'oiseau, à l'horloge; à tout ce qui fuit, à tout ce qui gémit, à tout ce qui roule, à tout ce qui chante, à tout ce qui parle, demandez quelle heure il est. Et le vent, la vague, l'étoile, l'oiseau, l'horloge, vous répondront, il est l'heure de s'enivrer ; pour ne pas être les esclaves martyrisés du temps, enivrez-vous, enivrez-vous sans cesse de vin, de poésie, de vertu, à votre guise.
Recherchez (dans les rues de la ville)
Friday, May 10, 2019
Monday, April 29, 2019
Ça va éventuellement devenir une toune...
Cybèle,
elle est la vie
J’n’arrivais pas à enligner
J’n’arrivais pas à enligner
Deux mots, j’tais ben mal pris
J’la voulais juste dans mes bras
Cybèle, l’est polysémie
Elle couve le monde derrière
Ses yeux, elle est la vie
Je m’fous de ceux qui n’y croient pas
Cybèle, mon silence est cri
Peut-être pas assez fort
M’entends-tu tard la nuit?
J’t’attends encore pour la premièr’ fois
Cybèle, c’est d’la nostalgie
Mais ça me pousse à continuer
De savoir que tu souris
T’es la princesse des aujourd’huis
Elle est rêverie salutaire
Irrévérencieuse sagittaire
Je l’répète, elle est la vie
Elle est l’amour, aussi
J’la voulais juste dans mes bras
Cybèle, l’est polysémie
Elle couve le monde derrière
Ses yeux, elle est la vie
Je m’fous de ceux qui n’y croient pas
Cybèle, mon silence est cri
Peut-être pas assez fort
M’entends-tu tard la nuit?
J’t’attends encore pour la premièr’ fois
Cybèle, c’est d’la nostalgie
Mais ça me pousse à continuer
De savoir que tu souris
T’es la princesse des aujourd’huis
Elle est rêverie salutaire
Irrévérencieuse sagittaire
Je l’répète, elle est la vie
Elle est l’amour, aussi
Cybèle, m’fait passer le pont
À chaque instant, à chaque semaine
En revenant à la maison
J’voulais ses lèvres sur les miennes
Cybèle, je tourne en rond
Ton nom m’fait rire, j’le dis tout l’temps
Ça m’rend heureux, tu as le don
De m'faire sourire, j'fais pu semblant
Cybèle, tu interromps
La charge d’l’histoire, fatalité
D’une gavotte, d’un rigaudon
Tu annonces tout du mois de mai
Cybèle, ils somment ton nom
Dans les églises et dans les temples
Tu es la mère, l’affront
Tu prêches la vie par l’exemple
La mort tu n'saurais qu’en faire
Autr'qu’un tattoo sur ta peau claire
Cybèle tu es la symphonie
Tu es l’amour, tu es la vie
À chaque instant, à chaque semaine
En revenant à la maison
J’voulais ses lèvres sur les miennes
Cybèle, je tourne en rond
Ton nom m’fait rire, j’le dis tout l’temps
Ça m’rend heureux, tu as le don
De m'faire sourire, j'fais pu semblant
Cybèle, tu interromps
La charge d’l’histoire, fatalité
D’une gavotte, d’un rigaudon
Tu annonces tout du mois de mai
Cybèle, ils somment ton nom
Dans les églises et dans les temples
Tu es la mère, l’affront
Tu prêches la vie par l’exemple
La mort tu n'saurais qu’en faire
Autr'qu’un tattoo sur ta peau claire
Cybèle tu es la symphonie
Tu es l’amour, tu es la vie
Monday, March 25, 2019
Poème anglais
Every story
ends with a murder
Every character, torn asunder
It’s a mortiferous obsession
There never is a good enough reason
To die…
Today always seems a little too late
Finality the only true face of fate
Hell the grain of sand that falls last
Into the final turning of the hourglass
Your death
Give me back my mother
Give me back my youth
Hope eventually stops to shimmer
The human body left uncouth
Courses of action aborted
Promising children turn to bitter old men
Velleity inhibited
I want to go back and fail all over again
Shameful deeds, indelible
Misdemeanour just because you’re able
Intoxicated by the sins you wrought
Remembering the past now leaves you distraught
What now?
It hurts more today than it did back then
Regrets turn to memories, a caustic burden
And yet it’s easier to cry about lost hopes
Than to make the step into a new abode
Same old...
Whatever happened
To the shy side glance?
To the laughing children?
To the first heartfelt romance?
Is now the time for broken heart?
A time for loneliness?
I see you, I see the time to part
I see you losing to the illness
We can’t seem to break the routine of pain
Some have it easy, it’s not our case
Disaster after disaster we strain
Don’t dare say it’s just a phase
I was born under the sign
Of an impending tragedy
Any intervention of the divine
Seems lost to some apathy
It’s a darker shade of life
The lost of basic free will
To pay destiny some kind of tithe
In the hope of gaining a standstill
But in the end it’s just coming
Straight at you like a wall
For the racer unsuspecting
Which speed surreptitiously enthrall
Nothing prepares for the moment the mind
Becomes in all manners blind
Melt into the primordial soup
Never gives us time to regroup
Until the end
The crisis becomes the stuff of songs
And so many voices tell me to be strong
But they don’t know how lost I am
Without her voice, I’m as good as damned
Finished
The wheel inexorably turns
I can only watch it from afar
Carrying me away from the times I yearn
Stripping you of who you are
I now live in a nightmare
Where the beasts on my flesh repast
I raise my eyes, meet theirs, I dare:
“Give me back my past!”
Every character, torn asunder
It’s a mortiferous obsession
There never is a good enough reason
To die…
Today always seems a little too late
Finality the only true face of fate
Hell the grain of sand that falls last
Into the final turning of the hourglass
Your death
Give me back my mother
Give me back my youth
Hope eventually stops to shimmer
The human body left uncouth
Courses of action aborted
Promising children turn to bitter old men
Velleity inhibited
I want to go back and fail all over again
Shameful deeds, indelible
Misdemeanour just because you’re able
Intoxicated by the sins you wrought
Remembering the past now leaves you distraught
What now?
It hurts more today than it did back then
Regrets turn to memories, a caustic burden
And yet it’s easier to cry about lost hopes
Than to make the step into a new abode
Same old...
Whatever happened
To the shy side glance?
To the laughing children?
To the first heartfelt romance?
Is now the time for broken heart?
A time for loneliness?
I see you, I see the time to part
I see you losing to the illness
We can’t seem to break the routine of pain
Some have it easy, it’s not our case
Disaster after disaster we strain
Don’t dare say it’s just a phase
I was born under the sign
Of an impending tragedy
Any intervention of the divine
Seems lost to some apathy
It’s a darker shade of life
The lost of basic free will
To pay destiny some kind of tithe
In the hope of gaining a standstill
But in the end it’s just coming
Straight at you like a wall
For the racer unsuspecting
Which speed surreptitiously enthrall
Nothing prepares for the moment the mind
Becomes in all manners blind
Melt into the primordial soup
Never gives us time to regroup
Until the end
The crisis becomes the stuff of songs
And so many voices tell me to be strong
But they don’t know how lost I am
Without her voice, I’m as good as damned
Finished
The wheel inexorably turns
I can only watch it from afar
Carrying me away from the times I yearn
Stripping you of who you are
I now live in a nightmare
Where the beasts on my flesh repast
I raise my eyes, meet theirs, I dare:
“Give me back my past!”
Friday, February 22, 2019
Candor mundi
Je ne suis
déchiffrable
Que par la femme qui prend racine en moi
Comme un matin
Aussi je te baptise, Candor mundi
Que par la femme qui prend racine en moi
Comme un matin
Aussi je te baptise, Candor mundi
Candor
mundi
Ton chagrin est mien
Tout comme ton sourire
Qui me fascine jusqu’au naufrage
Ton chagrin est mien
Tout comme ton sourire
Qui me fascine jusqu’au naufrage
Candor
mundi
S’effrite à mon âge tout salut factice
Mais tes yeux sont le taureau
Qui me racheta du troupeau
S’effrite à mon âge tout salut factice
Mais tes yeux sont le taureau
Qui me racheta du troupeau
Candor
mundi
Ton cœur alsacien
Riposte contre mes phalanges
De traits d’inconsolables labeurs
Ton cœur alsacien
Riposte contre mes phalanges
De traits d’inconsolables labeurs
Candor
mundi
J’invoque en cette heure
La patte palmée
D’irréprochables langueurs
J’invoque en cette heure
La patte palmée
D’irréprochables langueurs
Candor mundi
En vapeur mes larmes remontent
Vers des cieux exaltés où sont chantées
Des vêpres extasiées
En vapeur mes larmes remontent
Vers des cieux exaltés où sont chantées
Des vêpres extasiées
La nuit se
déverse comme un ombrage de linceul
Elle verse sur la dérive une distance d’épave
Garde le cap et reviens-moi, fraîche et sucrée
L’estampe du ciel au profond de tes yeux
Et la promesse du lendemain au bout des doigts
Elle verse sur la dérive une distance d’épave
Garde le cap et reviens-moi, fraîche et sucrée
L’estampe du ciel au profond de tes yeux
Et la promesse du lendemain au bout des doigts
Mon nez
suit la courbure de ton cou sous ta mâchoire
Un vent frais, une trêve fortuite vagabonde à la vallée du matin
En souvenir du relief des chagrins
Un vent frais, une trêve fortuite vagabonde à la vallée du matin
En souvenir du relief des chagrins
Ô doux
rêves cutanés, lentes secousses d’une brise vitale
Ne t’éveille que pour poser un regard lascif sur une existence folâtre
Un œil qui caresse la trace photographique sur le celluloïd
Et jettera sur des jours heureux une lumière féconde d’une humanité entière
Ne t’éveille que pour poser un regard lascif sur une existence folâtre
Un œil qui caresse la trace photographique sur le celluloïd
Et jettera sur des jours heureux une lumière féconde d’une humanité entière
Ô lumière
du monde, marque la page d’effluves élégiaques,
Recueille en ton sein les sourires que ses habitants fabriquent
Avec le souffle d’un cœur qui saigne sans pour autant tressaillir de malheur
Un cœur noble qui contient l’enfance équivoque de nos espérances.
Recueille en ton sein les sourires que ses habitants fabriquent
Avec le souffle d’un cœur qui saigne sans pour autant tressaillir de malheur
Un cœur noble qui contient l’enfance équivoque de nos espérances.
Sunday, January 13, 2019
L'Étoile bleue : Comment Marlène se changea en panthère noire
Bien souvent, dans la cité sous
l’Étoile bleue, les gens vivent leur vie sans réaliser la duplicité de leur
existence. Car pendant que les citadins respirent, se lèvent, travaillent,
étudient, s’occupent comme bon leur semble, leur âme s’affaire à d’autres
activités d’autant plus importantes, bien qu’insoupçonnées. La jeune Marlène,
finissante d’une école secondaire du nord de la ville, ne pouvait imaginer son
importance. Car pendant qu’elle vivait avec passion les émotions propres à la
fin de l’adolescence, son âme ne supportait rien de moins que l’entièreté du
cosmos.
Comment elle en était arrivé là,
Marlène l’ignorait, mais son âme s’avérait fort ancienne et des plus puissante.
Entité cosmomorphique sensible et pure, amoureuse et authentique, c’est au
sommet de sa fière poitrine que surgissait le flot des âmes à naître, que les
Trois Sœurs Éternelles mèneraient à travers le pâturage du firmament, une fois les
forces célestes ancrées aux corps mortels qui peuplaient la cité. Lorsqu’on
désirait la connaître davantage, Marlène avertissait : « je peux être
par moment sauvage, je ne désire alors voir personne. » Mais jamais elle
ne m’avait fermé la porte au nez, ou ignoré, du temps que je la fréquentais. Et
j’appris par la suite que son âme se voulait semblable : indomptable, sans
être misanthrope, et douce, infiniment douce…
C’est dans la forêt que Marlène
est la plus heureuse : dans le sous-bois, près d’une source d’eau pure,
reflets de diamants sur lisses galets tachetés. Les arbres tombés s’étendaient
en diagonales d’une symétrie étrange mais agréable. Ses larmes étaient le
sifflement du vent sous la cime, leur don, la marque d’une confiance digne et méritoire.
Je repense souvent à la chance que j’ai eu de la connaître et me désole que ce
soit probablement par ma faute que nous avons perdu contact. Mais la vision de
son âme persista longtemps dans mon esprit, jusqu’aux événements fatidiques que
je relaterai ici. En tant que chroniqueur de la cité sous l’Étoile bleue, j’obtins
des autorités de la nuit la vision des principes les plus primordiaux, et chef
au sein d’entre eux, s’imposait la forme que prit la lumière fondamentale issue
de la création : l’âme de Marlène. Comme une confidente cosmique, elle m’accompagna
jusqu’au tournant du millénaire, avant d’être soumise à la plus vertueuse des
métamorphoses.
Que se passa-t-il pour que ton
humeur sibylline change ta peau en un pelage noir aux reflets de millions
d’étoiles à l’éclat inégale ? Que se passa-t-il pour que tes traits d’un
décisif sculptural renaissent en un mystère implacablement félin ? Et ces
yeux : qui eut cru que la Lune, elle aussi, était dotée d’une double
existence ? Car c’est désormais elle qui se cache en jumelles sous tes
paupières cataires ! Tu traverses maintenant le firmament, errance astrale, à
la recherche d’un creux dans le champ infini où tu te reposeras, la nuit du
monde venue. Un sommeil léger, d’apparat. Tu as, après tout, l’humanité à
veiller. Bien que confiée aux Trois Sœurs, la panthère ne peut s’empêcher de se
soucier du bien-être des enfants des étoiles. Aussi se réveille-t-elle au
moindre sursaut de ces derniers, prête à avertir d’un grondement presque
insaisissable les autorités d’en-haut en espérant une intervention opportune.
Elle veille ainsi sur nous, les gens ordinaires, saints ou damnés.
Il est dit que lorsqu’une Reine
de la nuit arrive à la fin de son règne, elle et son chevalier quittent la Tour
qui supporte la voûte céleste à la recherche du nid de la panthère. Ils s’y
étendent, l’un contre l’autre, et attendent dans un sommeil sacré que la
panthère ne vienne se coucher en les blottissant au creux de sa chaleur, afin
qu’ils expirent leur dernier souffle dans le calme et la sérénité. Chaque soir,
je regarde les cieux, et je constate la grandeur de la bête lumineuse que
Marlène est devenue. Le temps est accessoire, inutile, impossible à délimiter
de manière objective. Si Marlène a vécu physiquement au tournant du nouveau siècle,
son âme domine le soir depuis les origines. Et je sens son regard
par-dessus mon épaule lorsque je
couche les mots sur le papier. Elle vient attester de la justesse de mes
chroniques de la Cité, me souffle quelques détails oubliés, me font tempérer
quelques jugements un peu rigides. Elle est à la conscience ce que le firmament
est à l’enfant qui le contemple, elle est le refuge de l’esprit qui s’égare, la
gardienne des amoureux qui s’embrassent au pied d’un pylône électrique.
Il ne faut pas se leurrer,
cependant : la Panthère noire demeure dangereusement féroce. Elle ne
comprend que trop bien l’ambivalence de la réalité des vivants, elle l’incarne
avec peut-être même plus de détachement que les Reines de la nuit. L’âme de
Marlène a contemplé une vie au-delà de la morale des habitants de la Cité, sans
pour autant rejeter cette dernière. Elle a pu, ainsi, toucher l’infinie sagesse
du cosmos sans perdre la raison. Si sa pensée terrestre savait ! Peut-être, cependant,
que cette ignorance est pour le mieux. Le savoir le plus fondamental est aussi
le plus cruel. Et pourtant, malgré les paradoxes de l’existence humaine, la
Panthère continue de ressentir de l’affection pour elle. Je me considère des
plus chanceux : j’ai connu, en l’espace d’une seule vie, l’âme-pilier de
l’univers, et l’âme qui en causa la cosmogonie. Aujourd’hui, c’est à la
première que je rends hommage, dans sa forme humaine et sa forme féline :
elle m’a offert son étreinte, ses larmes, son cœur, elle fait partie de mon
histoire, nous faisons partie de la tapisserie du temps.
Veille sur nous, Marlène des
Saintes Brumes.
Thursday, December 13, 2018
L'album de l'année!
Je n’aurais pas la prétention d’écrire qu’il s’agit du
« meilleur » album de l’année : ces vanités me semblent
inconséquentes. Mais il existe bel et bien un album, sorti en 2018, dont
l’importance ne peut être que concédé dans toute rétrospective musicale qui se
respecte. Et cet album, c’est Premier
juin, de l’auteure-compositrice Lydia Képinski.
D’emblée, par la transformation qu’elle fait subir aux
codes de la pop, il devient bien vite
évident que nous avons affaire à une œuvre des plus subversives. Nous
distinguerons le terme « pop music »
comme étant un sous-genre de la musique populaire, qui lui désigne l’ensemble
du répertoire de musique destinées aux masses, incluant aussi le rock, le jazz,
le hip hop, etc. Nous devons distinguer la musique populaire de la musique
classique, techniquement sophistiquée et farouchement codifiée, et la musique folk, qui se transmet par la tradition orale, et dont les auteurs
originels demeurent largement inconnus. La pop music, quant à elle, apparaît
dans les années 50 et prend son essor une décennie plus tard. Elle est
caractérisée par un son plus doux que le rock, une tendance à incorporer les
codes de genres différents au goût des tendances, et offre des mélodies extrêmement
accrocheuses. Le côté commercial de la musique populaire y est souvent élevé à
son paroxysme, alors qu’on cherche, et souvent copie, les phrases musicales les
plus mathématiquement apaisantes qui favorisent la danse ou la contemplation.
Sur Premier juin,
l’instrumentarium, les sons, les textures sonores propres à la sensibilité
« pop », sont présents, mais on ressent rapidement la supercherie :
Les routes indolores débute par une
pulsation basse, la voix chancelante chante des mots qui pressentent le drame,
sans pour autant indiquer immédiatement la subversion. Mais lorsque les
claviers s’emportent, à 1:51, les mots cruels s’envolent avec la voix dans une
manœuvre qui dévoile toute l’ambivalence de l’existence humaine. Ce
« pop » ne servira donc pas à nous faire oublier les tares de la vie,
mais nous forcera à les confronter face à face. Les paroles sont
particulièrement crues et directes (j’ai re-ponctué) :
« Si la vie est méchante ce n’est pas moi qui
vais l’en empêcher, si le monde te jette des clous, ce n’est pas moi qui vais
te protéger. »
Elle rend à la mort son caractère monotone,
insensible, insignifiant :
« Car si j’avais tout vécu sans doute je me
serais pendue, » ou encore :
« …pis si j’mens pas y’aura aucun étonnement, si
on me retrouve étouffant au bout d’une corde, ou dans le fond du Saint-Laurent,
ah j’aurai coulé ma vingtaine… »
Elle dépeint le mal-être d’origine sexuel en opposant
les homonymes que donnent la conjugaison des verbes croire et croître :
« Alors croîs en moi croîs en moi et puis décrois
pour mieux te retenir. »
Et cela mène invariablement jusqu’au viol :
« Alors cours après moi, cours après moi,
courage, aie le courage le peu de courage qu’il te reste, pour me projeter sur
l’asphalte, m’ouvrir mes genoux, j’aurai senti la dernière fois jusqu’au
cou… »
Elle parle du narcissisme de la race humaine avec la
désinvolture d’un banlieusard vantant les mérites de sa nouvelle voiture. Elle
parle avec une franchise désarmante d’amours impossibles…
« Et si le temps déjoue la croix sur notre amour,
nous serons enfin seuls en nous serons enfin nous… »
…de maladie mentale…
« J’allais seule avec mes afflictions, mes trous
de mémoire et mes actions, quand j’ai perdu la carte, ils m’ont emmenée faire
un tour de camion. »
… de deuil…
« On a pris l’urne par les cornes, et sans
regarder en arrière, j’ai posé dans la salicorne, les cendres de mon père… »
… de l’hécatombe d’une pensée futile…
« Ma mémoire coule, je dois l’empêcher de couler,
si mon cerveau fuit, ton souvenir va peut-être y passer… »
Lydia Képinski fabrique des mini-épopées de 5 minutes,
dans lesquelles l’humain sans repère traverse une vie. L’authenticité de
l’interprétation est remarquable, on est en droit de se demander si l’auteure a
réellement vécu ces traumatismes. Est-ce une construction d’acteur, ou la
confidence d’une terrifiante sincérité? Peut-être est-ce là que se trouve la
véritable subversion. Au-delà de ces sons « pop » réarrangés,
trafiqués, pour révéler les drames et traumatismes, Képinski se met en danger
en se virtualisant elle-même. Elle devient des potentialités en attente d’un
temps, temps réel ou temps virtuel, cela importe peu car pour l’auditeur qui
accepte ces épopées confidentes, la valeur, en termes d’affects et de
révélations, demeure la même.
Cette musique fait chavirer l’optimisme du caractère
pop, avec ces sons si fréquemment utilisés de manière joviale, qui deviennent
ici menaçants ou complètement déphasés. Les paroles, des poèmes en vers libres
d’une construction étonnante rajoutent une touche épineuse d’ironie qui se veut
tout sauf rassurante. Nous avons affaire à une riposte contre la frivolité de
la pop par ses propres armes : appelons cela de la no-pop. Loin d’être sans précédents, la no-pop serait à la pop ce
que l’excellent If I Die, I Die…, de Virgin Prunes, est au rock. Képinski
n’est pas aussi radicale que certains autres précurseurs, comme The Flowers
of Romance de Public Image Ltd,
ou encore The Voice of America, de Cabaret Voltaire, mais elle parvient à
subvertir tout de même. L’album Premier
juin se présente comme une déconstruction subtile des mélodies et des
harmonies de la pop music, tout en gardant ses arrangements luxuriants et recherchés,
afin qu’ils supportent des propos acides et terriblement douloureux.
Premier juin est tantôt une fenêtre, tantôt un miroir. Il nous
amène dans l’Ailleurs, mais bien souvent, c’est nous-mêmes qu’on y voit
apparaître. Il y a une trace d’urgence dans la voix de Képinski, qui peut
effrayer l’auditeur avant même d’avoir terminé son écoute. Quelle est la source
de cette fragilité résolue, de cette fausse faiblesse, de cette effroyable
authenticité? Quelle est cette vérité qui se cache au sein de cette œuvre
magistrale? Possède-t-elle toute l’ambivalence dont l’auteure en dévoile
l’humanité? Est-ce un savoir en métamorphose constante, à la fois fusion et
fission? Alors que certains auteurs-compositeurs ont tenté l’expérience en
manipulant la forme littéraire jusqu’à l’invention de langages
exploratoires : l’exploréen (judicieusement nommé), le kobaïen, le loxien…
Képinski n’invente pas, mais joue avec sa langue de manière à la faire chanter
autrement. Les combinaisons syntagmatiques sont parfois étonnantes. Nous avons
parlé plus haut des homophones des verbes croire et croître, nous y rajouterons
ce ver :
« …et en bonne reine j’règne maintenant sur ton
bas bassin… »
L’interprétation transforme le matériau signifiant en
une formule obscure et subtile aux allitérations presque hypnotiques. La
scansion que demande une pièce comme Sur
la mélamine requiert une audace considérable, ainsi qu’une diction experte!
La vie quotidienne revêt le caractère d’œuvre d’art
dans cet opus, et c’est le tissu potentiel de ces même vie qui s’avère le
matériau premier des créations de Képinski : une pluralité de mondes qui
éclosent dans le cœur et s’évaporent dans l’éternité. Cette musique, cette no-pop
élargira la conception du monde à celui, ou celle, qui s’y donnera
complètement. Préparez-vous à être chaviré(e), à subir les changements les plus
profonds au sein de votre âme, pour le meilleur, ou pour le pire.
Maève Walker
Sunday, November 18, 2018
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