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Saturday, February 14, 2026

Critiques cinéphiliques 2025

Critiques cinéphiliques 2025

Cool World (Bakshi, 1992). De bonnes idées, mais un mauvais film. Un projet qui a complètement échappé au réalisateur Ralph Bakshi pendant la production, résultant en un fouillis irrécupérable, malgré ses bons coups – certains personnages parviennent somme toute à être touchants… par moment. Gabriel Byrne se demande ce qu’il fait là, Kim Basinger se débrouille comme elle peut, Brad Pitt est excellent.

Doctor Sleep (Flanagan, 2019). Oser adapter la suite de The Shining au cinéma est casse-gueule tant le film de Kubrick est singulier – évidemment, c’est Kubrick. Mike Flanagan adapte le livre mais choisit de tenir compte du film, ce qui est un bon choix. Il se permet également de « réparer » la finale du livre original que Kubrick avait choisi d’ignorer, sans doute pour des raisons discursives – typique du cinéaste, et le résultat lui donna évidemment raison. Doctor Sleep est réussi de la même manière que le film 2010 de Peter Hyams réussit en tant que suite à l’autre monument kubrickien. La distribution est géniale, mais Rebecca Ferguson sort du lot dans ce film fort réussi.

Dragonslayer (Robbins, 1981). Une entrée mineure dans la production de fantasy hollywoodienne des années 80 qui, malgré tout le charme de la distribution et le visuel plutôt abouti, souffre d’un scénario maladroit et amateur. Caitlin Clarke est sublime, la musique d’Alex North se refuse résolument de tomber dans la pompe usuelle de la musique de film hollywoodienne.

Early Spring (Ozu, 1956). Une histoire d’adultère dans le milieu des travailleurs de bureau du Japon d’après-guerre, qui en fait ressortir leur désillusionnement profond et les limites de leurs aspirations. Évite les pièges de ce genre de récit, en particulier les envolées mélodramatiques – à peu près absentes –, en se concentrant plutôt sur l’impact social, tout en montrant les limites du rêve propre au « salaryman ». Les personnages principaux, prisonniers de leurs rôles socio-sexuels, gardent admirablement leur dignité, malgré tout le pathos de leur situation.

Event Horizon (Anderson, 1997). Désire poursuivre le projet qu’était Alien, qui semble destiné à être unique en son rang en tant que film d’horreur spatial. Pourtant, malgré l’idée convenue (de tous les studios, Disney avait déjà visité le thème d’un trou noir menant à l’enfer vingt ans plus tôt…) de trouver l’enfer dans l’espace – ne se trouve-t-il pas à tous les coins de rue, à en croire nos chers voisins? – le film met en place un équipage intéressant, efficacement campé par la distribution, et des décors par moments plus outranciers que ceux de Giger – une approche aussi juvénile que celle de refuser au vilain savant une raison crédible de tomber sous le charme du mal. Au final, les scènes horrifiques manquent d’horreur, comme si on avait cherché à choquer le moins possible le MPAA, ce qui revient à enlever au film son essence. Une occasion manquée, sans être un désastre.

Hundreds of Beavers (Cheslik, 2022). Une comédie burlesque au kitsch assumé et à l’absurde hyperbolique mais finement travaillé. Dans les débuts des colonies anglaises en Amérique, un fabriquant d’Applejack désœuvré doit amasser des centaines de peaux de castor pour gagner la main de la fille d’un marchant dont il s’est épris. Les castors – ainsi que tous les animaux du film – sont interprétés par des acteurs dans des costumes de mascottes. Hilarant.

La femme de l’hôtel (Pool, 1984). Un regard sur le cinéma, sa production mais également la recherche derrière son écriture et sa réalisation. Impressionnant travail sur l’espace, qui alterne entre fictionnel, onirique, et divers degrés de mises en abîme. Le thème centrale en est une forme d’introjection au plus profond de l’identité féminine, que Paule Baillargeon, majestueuse, Louise Marleau, magistrale, incarnent avec une sincérité et une conviction désarmantes.

La vérité (Clouzot, 1960). Étude d'une relation amoureuse hautement toxique destinée à la tragédie. Mise en scène particulièrement efficace, le film ne guide aucunement le jugement du spectateur quant aux sujets de la relation (il préfère dénoncer la froideur du système de justice). Brigitte Bardot puissante. Une autre entrée remarquable dans la filmographie du réalisateur.

Les visiteurs du soir (Carné, 1942). Une entrée plutôt mineure pour le réalisateur. Le rythme est beaucoup trop lent et malgré un intéressant départ, le tout finit par s’essouffler. Alain Cuny peine à garder la conviction de personnage, surtout en comparaison avec Arletty, toujours mystérieuse. L’arrivée du Diable souffle sur les braises et redonne espoir, mais malgré toute la bonne volonté de Jules Berry, son personnage finit par se perdre dans ses laïus, tout comme Marie Déa, d’ailleurs. La répétition et la surenchère dans les dialogues s’avère parfois judicieuse, mais ici, même la plume de Prévert ne parvient à soutenir la cadence.

Look Back (Oshiyama, 2024). Adaptation animée du manga de Tatsuki Fujimoto. Après une mise en situation « slice of life » charmante, le film adopte une rupture de ton pour le moins dramatique qui enchaîne certains dispositifs narratifs (incluant une séquence potentiellement fantastique) utilisés de manière quelque peu maladroite, ce qui amenuise le propos, a mon sens. J’ai tout de même bien hâte de lire le manga. Pas mal, au fond. A réévaluer ultérieurement.

My Science Project (Betuel, 1985). Les années 80 ont vu l’essor d’un genre qu’on pourrait nommer, sans trop se tromper, « Screwball Teen Fantasy ». My Science Project en est une entrée mineure, sortie la même année que le summum du même genre, Back to the Future. On s’entend, My Science Project est un mauvais film, bourré de clichés plus malaisant que sympathique, que l’on pourrait presque mettre dans la catégorie so bad it’s good. Ça s’améliore vers la fin, mais il faut être généreux.

Pale Flower (Shinoda, 1964). Un film de yakuza tout en retenu, qui délaisse romantisme et violence (les deux approches « classiques » du genre) pour se concentrer sur le cynisme et le nihilisme du milieu. Une approche bien singulière du film noir exécutée avec élégance. Bon.

Patlabor 2 (Oshii, 1993). Pas loin d’un chef-d’œuvre, ce film est une leçon d’appropriation d’un concept juvénile – le genre Mecha, les robots géants qui bastonnent – pour en faire un film résolument d’auteur. Le propos est ambitieux : le prix de la paix d’après-guerre offerte par l’Occident au 20e siècle. La perspective est japonaise, mais son traitement reste universel. Ce n’est pas pour tout le monde : typique d’Oshii, le film est lent, contemplatif, basé sur de longues tirades, et les robots géants ne s’activent qu’aux dernières vingt minutes. Mais le résultat est grandiose, et encore très pertinent.

Perceval le Gallois (Rohmer,1978). Avertissement : ce film n'est vraiment pour tout le monde. Ceci dit, en tant qu'enthousiaste de théâtre filme, j'ai particulièrement apprécié cette adaptation audacieuse, et très hermétique, du roman inachevé de Chrétien de Troyes. Musique médiévale jouée devant nous par un chœur qui nous accompagne en studio à travers des décors ultra-stylisés pour évoquer l’art médiéval, narration effectuée par les personnages mêmes entre leurs propres répliques, ce film est l'antithèse du cinéma grand public, aux prétentions et a l'hermétisme assumés.

Real Genius (Coolidge, 1985). Une autre Screwball Teen Fantasy de 1985, très réussie, qui se regarde comme du bonbon. Une distribution d’ensemble toujours brillamment utilisé, un scénario conforme mais efficace, une dose de la magie de l’époque : au final, ça fonctionne!

The Warriors (Hill, 1979). Basé sur le roman de Sol Yurick qui transpose l’Anabasis dans le New York des gangs de rue, ce film a tout pour être culte : la surenchère contextuelle – le nombre total des gangsters est immense –, le surjeu souvent savoureux de la distribution – la scène culte où David Patrick Kelly chantonne, les doigts dans des bouteilles –, la DJ à la voix sensuelle qui agit en petits interludes entre les divers épisodes qui forme le récit, et bien sûr, le look qui tire sur le série B, mais sans excès de ringardise. Charmant.


Triplé James Gunn:

Les films de superhéros me laissent généralement froids, mais force est d’admettre que James Gunn connais son affaire. Son maniérisme est ostentatoire, j’en conviens, mais il s’appuie sur des bases scénaristiques solides et une technique qui, malgré les grands envols visuels clinquant, sert, au final, la performance des acteurs. Bref, c’est du bonbon hollywoodien fort bien usiné que je trouve franchement sympathique :

The Suicide Squad (Gunn, 2021). Peut-être le plus réussi des trois. L’extrême violence – on se rappelle que Gunn vient du milieu de l’horreur – côtoie des propositions fort loufoques, des personnages absurdes propre au comic book américain, mais l’ensemble fonctionne parfaitement, à l’honneur du cinéaste.

Guardians of the Galaxy Vol. 3 (Gunn, 2023). Le premier de la série avait été pour moi une agréable surprise dans ce genre qui m’intéresse moins. Je m’étais refusé les deux suites sous prétexte qu’on ne parviendrait jamais à accoter l’original. Pourtant, si ce troisième volet peine à partir, une fois qu’on y est, on est emporté. Le travail du personnage est encore à la l’œuvre, tant au niveau du design que de l’interprétation.

Superman (Gunn, 2025). La réinvention du Superman, après avoir été massacré par Zack Snyder (je n’ai subis que l’horrible Man of Steel, ce fut suffisant), c’est un retour à la couleur et à l’essence du personnage : sa naïveté et son enthousiasme inébranlable. Dès son arrivé au cinéma « moderne », en 1978, Superman avait été confronté avec la complexité du monde à l’ère de l’information, où sa naïveté devenait à la fois un baume, et la source de quelques gags fort sympathiques. Si Gunn s’éparpille souvent au fil du récit, le résultat demeure bon. Ses réflexes stylistiques sont toujours pertinents, ses personnages sont toujours intéressants (Mister Terrific est génial, et que dire du chien Krypto!!?), bref, avec un peu de duct tape et un soupçon d’audace, le film tient la route.

Wake Up Dead Man (Johnson, 2025). Retour en force pour Rian Johnson, après un second volet des aventures de Benoit Blanc moins intriguant – trop cabotin, mais non moins intéressant. On retrouve ce en quoi Johnson excelle : des rebondissements parfois tirés par les cheveux, mais sans sombrer dans l’outrance, personnages sympathiques, tordus juste à point, des atmosphères presque gothiques, des revirements amusants, la caméra agile. Excellent.

Sunday, February 16, 2025

Critiques cinéphiliques 2024

 

Birds of Prey (and the Fantabulous Emancipation of One Harley Quinn) (Yan, 2020). Inventif et rafraichissant sans pour autant révolutionner le genre. L’antagoniste savoureux n’est rien de moins qu’une incarnation amusante du patriarcat misogyne colonialiste. Sympathique.

De la guerre (Bonello, 2008). Un réalisateur en quête existentielle s’investit dans un étrange culte fasciné par le plaisir, dont la quête est vue comme une guerre. Un film stylistiquement proche de la perfection, aux cadres d’une précision désarmante, aux références extratextuelles justes et pertinentes (Denis Villeneuve devrait s’y faire faire leçon : Michel Piccoli en Colonel Kurtz est tellement plus puissant que le baron Harkonnen émulant le même personnage!). Mais une énigme demeure : si, comme il l’a dit en entrevue, Bonello se refuse à voir son culte comme une influence spécifiquement sectaire, comment se fait-il que le parcours du héros ressemble pourtant en tout point en un endoctrinement? Est-ce à dire que l’accès au plaisir, au XXIème siècle, ne peut se faire que par une radicalisation sociale et morale? La dialectique qui s’opère entre la sensualité évoqué symboliquement par les membres de la secte et l’apparence ultraconservatrice de la  maîtresse du culte illustre à merveille les pôles de la juridiction du plaisir à notre époque. Prodigieux. (6/4/2024)

eXistenZ (Cronenberg, 1999). Cronenberg est vu par beaucoup comme un grand auteur de cinéma, et ses dévots peuvent parfois le défendre avec un brin d’agressivité. Soit, il a ses moments : Dead Ringers est un grand film, Naked Lunch atteint l’impossible, Scanners (probablement mon préféré) est un pugnace petit film qui aspire à être beaucoup plus que son budget limité ne pourrait le contraindre… Mais Cronenberg a aussi tendance à une naïveté qui vient désamorcer de manière fâcheuse certaines de ses finales. Videodrome (dont on ne peut, cependant, critiquer la puissance de son esthétisme plastique), par exemple, et eXisteZ aussi. Si, du point de vue de la mécanique narrative, leur finale fonctionne très bien, l’exécution semble bâclée, comme l’aurait fait un jeune aspirant-réalisateur inexpérimenté. Dans eXistenZ, je ne parle pas de la révélation principale, mais bien de la toute dernière péripétie du film, quoiqu’il se reprenne ultimement avec un gag digne du They Live de Carpenter. Ma conclusion demeure inchangée : Cronenberg est un auteur, certes, mais bien inconstant. Dans ce cas précis, cependant, l’ensemble est plutôt réussi, malgré la fin un peu forcé. Somme toute bon. (24/5/2024)

Furiosa: A Mad Max Saga (Miller, 2024). L’exploit de battre Fury Road était bien improbable. Le visuel de ce film – c’était l’une des forces du volet précédent – parait souvent désuet et mine la dimension épique que l’on tente d’évoquer. Cela s’améliore au moment de l’arriver d’Anya Taylor-Joy, fort heureusement, mais la finale souffre de longueurs qui auraient facilement put être évitées. L’œuvre est donc inégale mais pas dépourvu d’intérêt. Taylor-Joy est puissante, et Hemsworth, bien qu’il ne soit pas l’acteur le plus adroit du lot, offre une performance somme toute sympathique. Correct. (2/11/2024)

Gamera : Guardian of the Universe (Kaneko, 1995). Un Kaiju des plus sympathiques à la réalisation maîtrisée, aux effets visuels typiques mais amusantes. Reboot de la série Gamera. Livre amplement la marchandise.

Godzilla Minus One (Yamazaki, 2023). Sans jamais atteindre les sommets de la relecture d’Hidaki Anno, cette nouvelle adaptation est somme toute assez réussie, malgré son intrigue et sa forme conventionnelles. Mais les personnages sont interprétés avec suffisamment de flair pour être attachants au point que les clichés finissent par nous charmer. La thématique d’une guerre absurde (la Seconde Guerre mondiale) qui plonge dans un dilemme impossible un héros accablé de doutes est malgré tout bien usinée. (4/5/2024)

Hellboy: The Crooked Man (Taylor, 2024). Scénario extrêmement bien construit, une distribution plus qu’impeccable. Mais une immense lacune à la réalisation, surtout, et au montage, ce qui est extrêmement dommage. Et ce n’est pas du tout une question de moyens pécuniaires. Car bien que l’on vise parfois au-delà de son budget, au final, ce sont les défauts de mise en scène et de ponctuations (de « punch »), et un manque de maîtrise des dispositifs cinématographiques, qui viennent miner l’entreprise. Ainsi des situations prometteuses comme le siège de l’église ou les quelques visions qui se voudraient horrifiques – le serpent qui enlace la femme en lévitation, par exemple – tombent à plat. Ce qui brille, dans ce film, ce sont les moments plus intimes, grâce au savoir-faire des acteurs en puissance. Par son scénario, qui sans réinventer la roue se veut fort solide, le film s’élève au-delà de beaucoup des fantaisies hollywoodiennes qu’on nous sert depuis une dizaine d’année mais… À tout le moins, ça m’a donné le goût de lire le matériel source. (19/10/2024)

Heroic Times (Gémes, 1984). Adaptation de la trilogie de Toldi de János Arany sous forme, principalement d’animation à la peinture d’une facture graphique postimpressionniste sublime. Une déconstruction étonnante du mythe du héros médiéval (assumée d’emblée par le titre totalement antithétique) au visuel magistral qu’accompagne une musique orchestrale résolument moderniste dont l’effervescence souligne à merveille le drame et la violence du propos. Excellent. (9/3/2024)

Inside Man (Lee, 2006). Exercice de style de Spike Lee. Un heist movie efficace, à la distribution ridiculement experte. Le style rétro-classique est amplifié par une musique typée, qui agit comme le souvenir fugace des vieux films noirs hollywoodien. Le commentaire social, dont on est en droit de s’attendre du cinéaste, est juste assez subtil pour laisser toute la place une histoire emphatique, potentiellement satisfaisante, et très typique du self-made vigilante dont est friand l’imaginaire américain. La particularité, ici, est qu’on nous présente deux cas-type, l’un jouant à l’extérieur du système, l’autre à l’intérieur, dont les efforts combinés s’attaquent au final à une importante figure capitaliste au passé amoral. Efficace et bien usiné. (29/3/2024)

Joker : Folie à deux (Philips, 2024). Mieux que la majorité des films du genre, et définitivement meilleur que le premier, dont la psychologie naïve n’arrivait pas à rencontrer l’ambition de sa proposition. Lady Gaga excellente. Mais malgré tout, ce film ne m’a pas trop enthousiasmé.

Megalopolis (Coppola, 2024). Malgré les bonnes intentions, Coppola s’embourbe dans d’impressionnantes maladresses à tous les niveaux. Pour la vision optimiste d’une humanité future au projet utopique, il s’entête à raconter l’histoire d’un sauveur, avec tous les clichés pseudo-scientifico-christiques possibles, que les quelques bonnes idées – et véritables surprises – du film ne parviennent à réchapper. Regorgeant d’effets spéciaux de piètre qualité malgré les moyens à sa disposition, l’image est tout aussi décousue que le scénario, et l’ensemble rappelle un peu les ambitions manquées de son vieux compagnon Lucas lorsqu’il avait repris Star Wars au tournant du siècle. Car on veut, ici, rien de moins que redéfinir les paradigmes du cinéma, et l’échec en est spectaculaire!
La distribution est solide, mais pourquoi Coppola s’entête-t-il à enchaîner des séquences qui furent d’évidentes expérimentations sur le plateau, qu’un cinéaste judicieux aurait coupé au montage, acceptant leur échec, ne serait-ce que pour ne pas couvrir de honte des acteurs pourtant compétents? Et les bonnes intentions ne parviennent pas à sortir Coppola d’une pensée véritablement datée, où l’homme seul détient le véritable esprit, alors que la femme ne peut aspirer à n’être autre chose, au final, qu’une commodité. Et dans son désir de montrer la décadence de la société du paraître, le cinéaste ne fait qu’y déverser sa libido dans des séquences franchement malaisantes.
Dans le genre – la décadence de l’empire américain, le culte de la personnalité, l’épopée moderne de science-fiction, etc. – d’autres ont fait beaucoup mieux : je pense particulièrement à la version longue de Southland Tales, de Richard Kelly. Le Metropolis de Lang offre grosso-modo la même résolution, déjà problématique en 1927 pour cause de scénariste aux sensibilités national-socialistes… Fellini se retournera dans sa tombe un millier de fois à chaque nouvelle projection de la séquence du cirque quelque part dans le monde. Tout comme Wyler lors de la course de char en miniature qui souffre terriblement de ce que Zappa appelait affectueusement cheepniss, propre aux films de série B des années 50… évidemment très éloigné des prétentions actuelle de Coppola.
Une chose est sûre, cependant, comme l’a noté le critique de 24 images, on ne s’ennuie jamais dans ce film, car le flot de l’histoire est tellement cahoteux, que l’on finit toujours par être surpris. Par l’audace, la folie, la bêtise? Un mauvais film est rarement aussi outrancier! (23/9/2024)

Monkey Business (McLeod, 1931). Il devient bien évident, à la fin de ce film, que les frères Marx ne sont pas humains. Ce sont des forces de la nature, des degrés d’intensité du chaos : Zeppo, le degré zéro, l’ultime straight man qui est autant « outsider » aux 3 autres que les 3 autres sont « outsiders » au réel – j’adore qu’il soit la vedette de la finale; Groucho, au verbiage magistral, dont la démarche est aussi impertinente que ses incessants commentaires; Chico, faussaire génial – un italien, un pianiste, un pantomime burlesque? –; mais lorsqu’on atteint le niveau d’Harpo, plus rien à dire : il est purement et simplement le dieu de l’entropie. Le film est un enchaînement de comédies de situation, de jeux de mots tellement ridicules et tirés par les cheveux qu’on ne peut ravaler son rire, et d’habiles et économiques routines de Vaudeville. Ce film révèle également l’imposante présence de Thelma Todd en partenaire parfaite pour Groucho (en l’absence de Margaret Dumont) qui, cette fois, ne subit pas les mesquineries du comédien autant qu’elle s’éleve, la majorité du temps du moins, en son égal. Bref, malgré une prémisse simple qui n’est que prétexte, ce film est un véhicule solide pour démontrer la grande force des frères Marx en tant que performeurs comiques. (6/7/2024)

New Rose Hotel (Ferrara, 1998). Thriller cyberpunk dont le motif esthétique central est l’image de surveillance, qui préfigure notre époque, où l’image numérique est omniprésente. L’image de surveillance finit par devenir un mode de la mémoire même des personnages. Basé sur une nouvelle de William Gibson, ce film choisi de s’intéresser non pas au cœur même de l’intrigue – la séduction d’un scientifique pour en faire un transfuge corporatif – mais bien à la psychologie des deux maîtres à penser du coup, et leur rapport avec la femme, celle qui met sa vie en jeu pendant ces événements que l’on se refuse à nous montrer. Cela à pour effet de questionner la valeur même de la mémoire au moment où se trame la trahison finale. Nous nous retrouvons tout aussi déroutés que le personnage de Wilhelm Dafoe, faisant de ce film une expérience étrangement immersive. (20/4/2024)

On-gaku (Iwaisawa, 2019). Le laisser-aller et l’inertie de la jeunesse est au cœur de cette histoire où la musique devient une échappatoire pour des adolescents blasés et emprisonnés dans une routine de conventions sans buts. Finalement, le nihilisme de la jeunesse devient aussi absurde que surréel, pour en former un baume existentiel. (20/4/2024)

Perfect Days (Wim Wenders, 2023). Ce film est un baume pour l’âme. Superbe slice-of-life où le quotidien transcende l’ordre cosmique pour une ode à la contemplation et à la civilité. Subtilité parfaite pour ne pas tomber dans un moralisme superflu, on n’y retrouve qu’une méditation sur la vie et la sérénité. Grandiose. (24/8/2024)

Ronin (Frankenheimer, 1998). Un film d’action, un heist movie aux accents de thriller, à la réalisation habile et efficace. Le scénario souffre de nombreuses lacunes, cependant. En fait, on mise tellement sur les séquences d’actions qu’on se permet de réduire le développement de personnage à des clichés vite faits. N’empêche, ce film rappelle les films d’actions français des années 80 – à la « Le professionnel », de Lautner – ce qui n’est pas désagréable. Efficace est le bon qualificatif. (10/2/2024)

The Hunt (Zobel, 2020). Comédie d’horreur satirique qui s’arme d’une ambiance série-B pour tomber sur les tares de « l’ère Trump » : conspirationnisme, la violence des échanges sur les réseaux sociaux, la cancel culture, et l’imprégnation de la l’imaginaire mainstream états-uniens par les valeurs progressistes au cœur de la guerre idéologique qui sévit chez nos voisins du sud. Le cinéaste et les scénaristes semblent préférer « tirer sur tout ce qui bouge », adoptant ainsi une posture cynique plutôt qu’engagée. Amusant, mais peut-être, au final, un peu vain. (29/3/2024)

Tomie (Oikawa, 1998). Variation sur le thème du double dont la finale est un peu trop facile pour l’ambition de l’ensemble, même à l’époque de production. De très bonnes idées malgré tout. Miho Kanno excellente en adolescente cruelle et manipulatrice.

Weird : The Al Yankovic Story (Appel, 2022). Une fabulation facétieuse de la carrière de « Weird » Al Yankovic, incluant Madonna en succube avide de pouvoir, Pablo Escobar en monstrueux « adulescent », et Salvador Dali discutant avec Andy Warhol dans une arrière-cour de banlieue. Usage judicieux de clichés cinématographique (le biopic, bien sûr, le film d’action reaganite, le série Z aux costumes douteux et au jeu amateur, et de nombreuses citations directes). Daniel Radcliffe joue avec conviction et le film enchaîne les intrigues absurdes sans jamais s’essouffler. Fort sympathique. (18/5/2024)

 

Monday, January 8, 2024

Lectures terminées en 2023

L’Héritage (Victor Lévy-Beaulieu, 2012, Boréal). La grande saga familiale des années 80, racontée dans une version « définitive ». La force de Lévy-Beaulieu, c’est la construction de ses personnages, archétypale, certes, mais fluide et parvenant même à nous faire oublier le cliché du « patois-type » de chacun. Mais ces personnages! Vivants et viscéraux, violents dans leurs convictions et leur force de vivre. La prose de l’auteur est quelque peu chancelante et inégale, et s’il prend d’abord son temps à développer le récit, plus il avance, plus il semble enclin à se presser, comme s’il ne voulait pas atteindre la millième page, et franchement, c’est agaçant, car le plus souvent, il coupe dans ses délicieux dialogues. Les derniers chapitres racontent l’équivalent du premier tiers du bouquin. Chose étrange, en le comparant avec la série télévisée  que ce roman d’abord fut, il est étonnant de voir que certaines scènes fonctionnent mieux à la télé (malgré les évidents stigmates du genre) que dans le roman, et vice versa. (Terminé en 2023)

L’homme révolté (Albert Camus, 1951, folio essai). Les idées sur la nature de la révolte, sur sa pulsion positive et inclusive me semblent particulièrement justes. Camus déconstruit l’histoire de la révolte en montrant pourquoi ce qui se veut au départ positif et inclusif finit trop souvent par sombrer dans le nihilisme et le meurtre. Fort pertinent. (Terminé en 2023)


Critiques cinéphiliques 2023

Adaptation (Jonze, 2002). Auto-parodie, questionnement  existentiel traduit en images, antidote à un réel syndrome de la page blanche que Charlie Kaufman a réellement subit en tentant d’apapter le livre de la véritable Susan Orlean… L’univers kaufmanien se précise, et continue d’explorer d’un œil absurdiste les méandres de la subjectivité, qu’il associe presque toujours à un égocentrisme souvent brutal, et que ses personnages finissent par vivre à l’extrême. Dans Adaptation, Kaufman évite le tragique par son troisième acte qui satirise la recette du scénario hollywoodien – une recette qui dénature tout propos plus « auteuriste » et personnel. C’est un peu forcé et farfelu : si cela sert bien le propos et permet de sortir des angoisses du personnage principal, dans l’univers que créent Jonze et Kaufman, une telle manigance me semble au final bien artificiel. Le résultat est bien, mais le réalisateur et le scénariste ont depuis bien longtemps prouvés qu’ils sont capables de beaucoup mieux. (2/9/2023 – date incertaine)

Asteroid City (Anderson, 2023). Si la mise en contexte de la « pièce dans le film » est beaucoup trop maniérée et un peu trop froide, un peu de patience nous permet de nous rendre compte que le nouvel exercice stylistique de Wes Anderson se veut, en fait, une tragi-comédie familiale des plus chaleureuses, en plus d’une réflexion sur la création théâtrale, et par extension, cinématographique La relation entre les personnages de Jason Schwartzman et Scarlett Johansson (de grandes performances) s’avèrent au final le cœur du récit, et leur chimie rend leur histoire franchement touchante. Et le climax émotionnel, partagé par Schwartzman et Margot Robbie clôture avec puissance, malgré l’anti-climax bien avoué, ce qui, sous des allures de sci-fi très « camp », se révèle en fait une étrange romance comme seul Anderson en est capable. Le film dans le film dans le film peut paraître, à prime abord une gimmick de plus dans le répertoire du cinéaste, mais elle trouve tout son sens dans ce fameux climax. Si le visuel du désert hyper-stylisé parait trop synthétique (Anderson filme les intérieurs avec beaucoup plus d’efficacité), les fondements du film sont bien charnel. Il ne faut simplement pas s’attendre à une intrigue béton et un rythme intense. C’est de l’absurde, et au-delà, le cœur. (24/06/2023)

À bout de souffle (Godard, 1960). « No future ». 17 ans avant le célèbre slogan, le truand Michel Poiccard l’emblématise dans l’un des films phares de la Nouvelle Vague. Les velléités sans buts, les réflexions incomplètes, les incapacités de décisions morales, voilà ce que vivent les protagonistes d’À bout de souffle. Un film solide malgré une scène beaucoup trop longue où Michel tente de convaincre Patricia de coucher avec lui. Après une trahison elle aussi prise dans l’incertitude existentielle, le personnage brillamment interprété par Belmondo va confronter la mort avec audace et tout son style bogardien, dans une finale génialement ambigüe où l’incompréhension face à la vie même – et à la mort, dans le fond – triomphe. (14/01/2023)

Athena (Gravas, 2022). Une guerre civile en France suite à l’exacerbation des tensions sociales en banlieue.  Une situation hypothétique très à-propos dont les causes, révélées dans la finale, ne sont pas dû au clash culturel que la droite réactionnaire dénonce et craint. Un sujet qu’il faut confronter, en France, et en Occident. Mais l’exécution de Gavras est bâclée sur presque toute la ligne. Techniquement, le film est impeccable : la direction des foules dans ces plans-séquence complexes tournés au drone et avec quelques probables trucages numériques, la direction d’acteur, intense et juste, la photographie, aussi brutale que les combats représentés, etc. Mais les choix de réalisation démontrent un manque crucial de maturité. Au lieu de présenter le contexte, de développer le drame dans toute la complexité d’une révolte civil, Gavas investit toutes ses ressources à ses plans compliqués bourrés des clichés des vidéos de MTV en vogue voilà 30 ans, accompagnés d’une musique absolument abjecte qui tente d’élever le pathos dans la stratosphère. Le résultat, au lieu de nous rapprocher de ces personnages que l’on côtoie de très proche, que l’on suit dans leurs interminables déplacements à travers le terrain, nous éloigne malgré tout le bon vouloir des excellents acteurs. Un bien mauvais film. (21/1/2023)

Bienvenue chez les Ch’tis (Boon, 2008). Si la prémisse est périlleuse –  rire des préjugés associés à une région –, Boon parvient à tirer son épingle du jeu en passant plus de temps à développer les deux histoires d’amour en parallèle, et à développer les relations humaines, avec les gags régionaux qui étoffent au lieu d’être centraux. Ça en fait un film très sympathique, un feel good movie particulièrement réussi. (7/1/2023)

Crumb (Zwigoff, 1995). Un documentaire sur le bédéiste légendaire R. Crumb, un homme étrange, fin observateur des tares de la société américaine, qu’il critique et attaque par un art souvent trash et sans retenue. Le personnage en lui-même est d’emblée si bizarre, mais ce qui étonne encore plus, c’est que les autres membres de sa famille (ceux que l’on rencontre dans le film, du moins) le sont encore plus! C’est une forme de mal-être grave que l’on nous montre, et c’est à se demander si les rires nerveux de Crumb sont une façade, ou un moyen de défense contre celui-ci. En termes de montage, ce documentaire est une classe de maître : on va et vient de manières hypercohérentes entre divers segments de quelques entrevues et événements, en suivant des motifs thématiques sans jamais casser le rythme. Et on reconnait Zwigoff, dans la facture du film, et des figures qui reviendront souvent dans ses œuvres de fiction. Ce film est aussi documentaire qu’expression personnelle. (20/5/2023)

End of Eternity (Ermash, 1987). Film en deux épisodes qui adapte le roman du même nom d’Isaac Asimov. Je n’ai pas lu le roman (encore), mais en connait les grandes lignes : l’adaptation semble bonne, bien que la finale change complètement de sens. Malgré tout le film a tout d’une production de science-fiction à petit budget du genre TV Movie, comme celles que produisaient la BBC et certaines boîtes de productions américaine à la même époque, par exemple. Le côté kitsch est sympathique, et la plupart des décors et des effets sont plutôt réussies. L’intrigue est entièrement charriée par les dialogues, jamais supportée par le montage qui faciliterait notre investissement émotionnel, ce qui peut rendre le visionnement ardu. Au lieu de cela, le réalisateur semble beaucoup trop occupé à imiter Andrei Tarkovski, ce qu’il fait fort mal, et trahit bien tristement une absence de réel talent. Un film mineur qui est malgré tout bien intéressant. (18/11/2023)

Gemini (Tsukamoto, 1999). Edogawa Rampo rencontre Shinya Tsukamoto dans un film sur la brutalité et la monstruosité qui habitent les deux côtés des inégalités de classe, dans le Meiji tardif. Le monstre grotesque de Rampo fusionne à perfection avec le monstre social de Tsukamoto, et l’aura d’unheimliche rappelle parfaitement le mystère propre au romancier, jusqu’à donner à une fin plutôt prévisible une ambivalence inquiétante et, en soi, elle-même monstrueuse. (20/5/2023)

Knit’s Island (Barbier, Causse, L’Helgouac’h, 2023). L’exercice est admirable : trois documentaristes se créer trois personnages documentaristes dans le jeu DayZ afin de recueillir les impressions et commentaires de joueurs rencontrés au gré du hasard. Le produit fini représente des heures (des années, en fait) de recherche dans l’univers virtuel, tout en subissant les aléas d’un jeu dont le but est de survivre à l’environnement, aux besoins vitaux de son personnage, et aux autres joueurs. Voilà la prémisse. Mais ce qui brille dans ce film, ce sont les joueurs rencontrés, en soit de véritables personnages, dont l’excentricité provient justement de l’anonymat que leur procure leur avatar virtuel. Ces personnages sont bizarres, sympathiques voire touchants, intéressants, et le parcours des documentaristes, tel que façonné par le montage, prends des allures d’odyssée psycho-sociale qui amène à reconsidérer son rapport au réel. Pas le leur, bien que ce soit abordé à plusieurs reprise dans le film, mais le nôtre, en tant que spectateur, ne serait-ce qu’en se questionnant sur la valeur du temps véritable utilisé à « exister » virtuellement en ligne. Mais ce film ne sombre jamais dans la lourdeur. On rit souvent, on peut se choquer, mais on ne perd jamais l’intérêt. Superbe. (21/11/2023)

La dolce vita (Fellini, 1960). Si j’arrive difficilement à éprouver l’attachement nécessaire pour suivre l’aventure du protagoniste de , je suis plus à même de le faire dans La dolce vita, peut-être grâce à la critique sociale virulente qu’on nous y présente. On y montre des personnages brisés, déchirés par leurs désirs et l’attrait de l’opulence abject et d’une vie de plaisirs mortifères qui, au final, ne répond jamais au besoin le plus basal de tous : la connexion humaine. Peut-être est-ce la raison pourquoi le personnage le plus sympathique du film, Paola (qui n’a pas encore perdu l’innocence nécessaire à la relation humaine), devient étrangement menaçante lorsqu’elle finit par nous regarder, nous spectateur, en guise de finale. (17/11/2023)

Last Night in Soho (Wright, 2021). Ne jamais douter d’Egard Wright : quand il décide de se lancer dans l’horreur psychologique, le produit finit est un hyper-giallo aux références multiples, conscientes ou non. On saute de la comédie musicale à une histoire de double, une descente aux enfers, une enquête criminelle, et une finale digne des meilleures films de Tim Burton, tout ça dans l’esprit des maîtres du giallo comme Argento, Bava, et autres Fulci. Edgar Wright est un grand réalisateur, il parvient à obtenir de puissantes performances de ses actrices et acteurs, qu’il filme avec un doigté, une intuition et un contrôle frôlant la perfection. Je n’ai trouvée qu’un seul manquement à son expertise, au cours de la finale, où une péripétie sombre dans l’artificialité, mais sinon, un excellent accomplissement. (6/5/2023)

Le dîner de cons (Veber, 1998). Digne de sa réputation, ce film rassemble des performances précises et des scènes habilement construites, typiques du cinéaste, filmées somptueusement pour un effet particulièrement efficace. Si les dispositifs comiques transparaissent parfois, le tout ne devient jamais artificiel par une maîtrise du rythme fort habile. Hilarant. (7/1/2023)

Le Garçon et le Héron (Miyazaki, 2023). Je suis rassuré : octogénaire, Miyazaki n’a rien perdu de son talent de raconteur, de sa créativité graphique, et de son sens du rythme. Il nous offre un grand film, aux multiples niveaux de lecture sans jamais pour autant s’alourdir sans raison. Quel merveilleux film! On nous raconte le relativisme du temps : les aînées d’une époque sont les combattantes d’une autre plus ancienne, les traumatismes du passé vivent en perpétuité par la mémoire, parfois sur plus d’une génération ; on nous raconte les difficultés de l’existence, où il n’y a pas de justice simpliste, pas d’harmonie fantasque, qu’il faut accepter ce qui peut paraître injuste, non pas sans révolte et ténacité, avec une persévérance entêtée ; mais plus que tout, Miyazaki parvient à illustrer l’obsession bien humaine de vouloir réordonner les choses, parfois à son propre détriment. Le monde qu’il nous raconte est si vraisemblable : pas tout noir, mais pas tout rose non plus, et c’est là la puissance de Miyazaki, et la raison pourquoi ses films, et ceux de son vieux complice Takahata, auront toujours une longueur d’avance sur les films d’animations hollywoodien, Pixar et autres Disney. Chez Ghibli, la véritable nature de l’existence, dans toute son ambivalence, n’est pas à craindre, ou à anesthésier, mais bien à affronter, la tête haute. Il y a beaucoup plus dans ce film, et je serai heureux de le revoir, encore et encore. Génial. (23/12/2023)

Le Père Noël est une ordure (Poiré, 1982). Nous avons droit ici à un humour théâtral, au sens où tout part du texte, à partir duquel les performances se construisent et les situations s'imbriquent et montent en intensité, et en hilarité. Si des gags comme le voisin étranger aux goûts dégueulasses ont mal vieillis, l’ensemble est un excellent exemple d’un type de comédie très difficile à faire, basé sur un rythme d’enchaînement surexcité sans jamais s’essouffler ou perdre le fil. Exhilarant. (7/1/2023)

Le Professionnel (Lautner, 1981). Ce film semble préfigurer tous les excès de l’Hollywood reaganite : machisme, escapisme, vengeance, héros indestructible, dualité manichéenne, etc. Mais si l’Hollywood des 80s est plus porté vers la politique des mœurs, Le Professionnel est aussi influencé par l’univers de Leone (la scène du duel est épique!), une misogynie moins idéologique que caricaturale (incluant une flic tortionnaire lesbienne…!), et un côté tragique très européen. Et malgré tout, ce film est amusant : la réalisation nous permet d’avaler ses invraisemblances et fantasmes juvéniles sans trop de difficulté. Le sujet aurait pu donner une fresque subversive à la De Palma. On a plutôt opté pour un film d’action subtilement plus sombre qu’il n’y paraît. (21/1/2023)

Les Olympiades (Audiard, 2021). Cas de figure sur l’état de l’amour et de la sexualité dans le monde d’aujourd’hui. Personnages engageants, spécifiquement dans leurs luttes relationnelles incluant égocentrisme, engagement amoureux, abus et quête de guérison, l’indifférence cruelle et la difficulté à donner et/ou trouver l’empathie. Sans être transcendant, le pari de départ est réussi. (15/07/2023)

Licorice Pizza (Anderson, 2021). Un film sur le décalage dans une relation amoureuse, traité non pas comme une romance, mais comme une relation humaine complexe. Ce dont on vient à attendre de Paul Thomas Anderson, tout comme ces personnages si singuliers, aux prises avec leurs propres désirs conflictuels et des situations souvent – et parfois extrêmement – absurdes. Ici, le cinéaste part du principe du drame relationnel pour montrer à quel point le concept de « vie adulte » est flou et relatif. Et en frôlant les inconforts propres à la condition humaine, on ne sombre jamais dans le tragique. Ce film est un feel-good movie au même titre que Punch Drunk Love l’était, si on peut ainsi le concevoir. J’ai été charmé. (10/2023)

Moonage Daydream (Morgen, 2022). Un documentaire impressionniste sur David Bowie, qui incarne en soi les multiples facettes de l’artiste. Bowie est toujours intéressant en entrevue, surtout à partir de son exil à Berlin, mais Morgen parvient à faire de ces commentaires une œuvre audio-visuelle forte et digne de l’œuvre de son sujet. Excellent. (14/01/2023)

Mr. Freedom (Klein, 1968). Film narratif pamphlétaire dont la piètre exécution rend le visionnement laborieux, qu’on soit d’accord ou non avec les points de vue déclinés. Si la valeur discursive, et la présence des nombreuses personnalités qui font partie de la distribution, sont les plus forts atouts de ce film, il reste qu’aujourd’hui, il ne s’agit que d’une curiosité cinéphilique pour les amateurs « hardcore ». (4/11/2023)

Niagara (Lambert, 2022). J’ai toujours la sombre impression que l’industrie cinématographique et télévisuelle québécoise se complait souvent dans les mêmes conventions de jeu et de réalisation et prend rarement des risques, aussi petits soient-ils. Les drames contemplatifs du temps où le cinéma québécois en était un d’auteurs, aussi lourds pouvaient-ils paraître, me semblent toujours plus originaux et intéressants. Et puis il y a Niagara qui me rassure qu’il y a peut-être matière à espérer. Ici, chaque personnage est singulier, soit par étrangeté, soit par la fascination de son caractère, soit les deux! Et le film aborde l’apathie du monde contemporain sans jamais sombrer dans le nihilisme ou le nombrilisme, et sans jamais manquer d’humour. La musique de Laurence Nerbonne ne ressasse pas les habituelles thématiques mornes de l’industrie. Et bien que film soit bâtit comme un enchaînement de sketches dont certains fonctionnent mieux que d’autres, on a au moins l’impression, au final, d’un effet de cohérence franchement satisfaisant. On a l’impression que Guillaume Lambert a travaillé fort sur chaque scène et chaque péripétie, chaque personnage, jusqu’à trouver le moyen d’être à chaque fois un brin original. Bref, un très bon film. François Pérusse et Véronic DiCaire – gros coups de cœur. (8/2023)

Oppenheimer (Nolan, 2023). On ne peut attendre moins, en matière de prouesses techniques, de la part de Nolan. Comme la plus belle pièce d’horlogerie, ce film démontre la plus imposante maîtrise de la technique cinématographique… au détriment total de la sensibilité. Car ce thriller très (trop?) Nolanesque est tellement artificiel… l’intrigue, qui enchaîne des brides de différentes scènes tout en gardant la même idée discursive, le rythme effarant qui jamais ne s’arrête, le montage en tapisserie qui manie trois temporalités, tous ces dispositifs créent tellement de distance vis-à-vis des acteurs, qu’on perd, au final, l’attachement et le ressenti qui auraient dus être au rendez-vous. Et ce n’est certainement pas la faute de la distribution – Murphy et Downey Jr. devraient d’ailleurs faire une place au-dessus du foyer pour leur futur Oscar –, mais de tout le reste : on noie les personnages dans tellement de couches d’artifices qu’au final, il ne reste pas grand-chose. Ce genre d’exercice a été très utile à l’excellent ‘Tenet’, mais passe complètement à côté de la carte avec ‘Oppenheimer’. (2/12/2023)

Pinocchio (Sharpsteen, Luske, 1940). Le Pinocchio de Disney est l’un de ces classiques des classiques. Et commencer son film par la sublime When You Wish Upon a Star soulève les attentes! D’un point de vu technique, ce film frôle la perfection, que l’on peut encore clairement discerner 80 ans plus tard : l’animation est superbe, les décors sont littéralement magiques – l’atelier de Geppetto est franchement impressionnante –, et comment ne pas tomber amoureux de la Fée bleue, aux mouvements rotoscopiques à l’harmonie parfaite (la référence étant Marge Champion, qui avait également servie de modèle pour Blanche-Neige). Si certains thèmes didactiques sont habilement menée (Jiminy Cricket comme conscience, par exemple), d’autres sont plus élitistes, comme le traitement plutôt négatif de la vie ouvrière, que l’on associe à la paresse et à la poursuite des « plaisirs » plutôt qu’à un phénomène d’inégalités sociales. Malgré tout, le film ne sombre pas dans une propagande idéologique active, agissant plutôt comme une fable de moralité destinée à la classe moyenne américaine de son époque. Ce qui empêche ce film d’accéder à la grandeur de Snow-White ou Bambi, c’est son rythme tortueux et un certain manque de cohésion narrative. Film moyen à la technique parfaite et à certains moments de génie. (4/11/2023)

Portrait de la jeune fille en feu (Sciamma, 2019). Quel grand film! Quel œuvre magnifique! Du scénario, d’une précision chirurgicale, à la photographie sublime, le jeu puissant des interprètes, et l’usage génial de la musique, ce film est un monument. D’abord au regard féminin, puis à l’élégie de la mémoire, en plus d’être une classe de maître en techniques cinématographiques. Ici, la fusion des techniques ne sert qu’une chose : la production d’affects sincères, et si l’on doit réfléchir ou remettre en cause notre conception du monde par l’intellect et la réflexion, ce n’est qu’en passant par le ressenti et ça, c’est la chose la plus difficile à faire en cinéma. Mais Céline Sciamma réussit la tâche avec brio, et se hisse par le fait même très haut dans la stratosphère du panthéon. Je devrai revoir ce film, autant par plaisir que pour en considérer la véritable grandeur car pour le moment, je ne peux qu’en faire l’éloge. Et je le reverrai ce film. Souvent. (12/8/2023)

Profondo rosso (Argento, 1975). Dans ce film, Argento démontre à quel point il est un grand formaliste. Sa réalisation est majestueuse, sa caméra bouge avec grâce, juste au bon moment, ses zooms sont choisis avec soin, sans le maniérisme daté associé souvent à ce dispositif. Si Argento est plus intéressé à tenter de manipuler les attentes du spectateur au dépit de l’intrigue, le film me semble malgré tout l’un des plus réussi que j’ai vu dans sa filmographie. (11/2/2023)

Repulsion (Polanski, 1965). Étude extrêmement précise d’une descente dans la folie, démontrant une bonne compréhension du sujet. Atmosphères efficaces, images superbes, Catherine Deneuve particulièrement en forme. Le produit final est fort réussi et, sur bien des aspects, plutôt progressiste, ce qui est surprenant et ironique, connaissant les méprisables habitudes de vie du cinéaste. (1/4/2023)

RRR (Rajamouli, 2022). Je ne connais pas assez l’histoire de l’Inde, ni son cinéma pour me faire une idée de l’importance de ce blockbuster dans la culture de l’état. Cependant, d’emblée, il s’agit d’un long film de surhommes s’opposant, chacun à leur façon, au colonialisme britannique, ponctué de numéro impressionnant de chant et de danse. Divers commentaires sur la fraternité, l'union de forces culturelles diverses, et la nature s'étoffent au passage. Malgré sa durée, le film ne comprend pas de longueur, mais son intensité peut rendre le visionnement éprouvant. Malgré tout, les excès du cinéma indien, menés magistralement par le réalisateur, offre un changement bienvenu à l’opulence uniformisatrice d’Hollywood. (03/06/2023)

Shin Kamen Rider (Anno, 2023). Après un génial Shin Godzilla et un très sympathique Shin Ultraman, Anno est de retour à l’écriture et la réalisation d’une relecture d’un héro classique ciné-télé avec Shin Kamen Rider. Et si le style Anno est bien présent la plupart du temps, ici on souffre d’un sérieux manque d’inspiration. Bien sûr les hommages à la série de 1971 sont nombreux et souvent visuellement réussi… sauf en ce qui concerne les méchants, qui  sont systématiquement ennuyants, et les confrontations sont si peu dynamiques que même lorsque la « touche Anno » se manifeste, les longueurs nous ont déjà complètement refroidies. Malgré une bonne performance de l’interprète de l’antagoniste principal, et la chimie amusante entre les deux Kamen Rider, c’est trop peu trop tard. L’intention d’Anno était probablement de faire différent et déjouer les attentes, et il le fait souvent bien, mais dans ce cas, c’est raté. Franchement décevant. (8/2023)

Shin Ultraman (Higuchi, 2023). Hideaki Anno était parvenu à réinventer Godzilla de manière aussi génial que l’original, et si sa version d’Ultraman n’est pas aussi innovatrice, elle demeure quand même une réussite. Réalisé par Shinji Higuchi, on sent omniprésente la facture du maître à toutes les facettes de la production. Si la musique de Shirô Sagisu aide énormément à ce faire, ce dernier livre l’une des meilleures trame sonore de sa carrière, alternant entre ses fanfares camp et la musique jazz-psychédélique des téléséries des années 60. Anno ne quitte pas l’humour bureaucratique qui a fait le succès de son Godzilla, mais y ajoute une plus-value dans sa diplomatie galactique qui, bien que prévisible un brin – et de manière toute à fait charmante! – ne devient qu’un prétexte pour œuvrer dans ses multiples relectures très acutelles des thèmes chers à la culture japonaise : l’honneur, la nature, le devoir, le conformisme, le courage, l’abnégation, tout ça en présentant de superbes designs et de l’action enlevante. Si le réalisateur est un peu effacé, j’espère qu’il retiendra ses leçons! (27/5/2023)

Sisu (Helander, 2022). Un film d’action mettant en scène un « one-man army » qui décime une unité nazie pendant l’occupation de la Finlande. Le film ne cache aucunement l’influence du spaghetti western, dans sa musique ou  même les caractères de ses intertitres, et l’esprit de Corbucci imprègne chaque scène. Les méchants se font dynamiter, poignarder, démembrer, canarder, dans un esprit plus ludique qu’horrifiant, très « cartoon ». Le héros encaisse sans broncher de terribles tourments, survit à des situations impossibles, avant bien punir l’envahisseur, tout en permettant à un groupe de jeunes prisonnières de se venger de leur tortionnaires. Ludisme, « gore », et action, sur un mode de western italien, une formule qui fonctionne parfaitement dans ce cas-ci! (4/5/2023)

Spider-Man: Across the Spider-Verse (Dos Santos, Powers, Thompson, 2023). Si l’original Into the Spider-Verse, tout en étant d’une originalité vraiment défaillante, parvenait somme toute à nous faire oublier son attirail de clichés et de formules scénaristiques, ce n’est pas le cas de la suite. Cette fois, je n’ai vu qu’une succession de conventions bien plates de drame familiale à la sauce absurdement convenue, des pires clichés corporatifs sur la vie supposée de l’adolescent américain moyen, et de péripéties plus que galvaudées tout droit sorti du monomythe de Joseph Campbell. Le tout ponctué de séquences d’actions au montage stroboscopique ultra-rapide et de longueurs insupportables. Ceci dit, ce film comporte le même genre de touches sympathiques au niveau des designs et du  visuel, de l’animation et de la conception des personnages – coup de cœur : le méchant « Spot » est très attachant et intéressant. Mais ce dont ce film abonde, plus que de l’action, c’est de sa propre mièvrerie. (18/11/2023)

Tetsuo : The Iron Man (Tsukamoto, 1989). Un thriller cyberpunk à la frontière entre cinéma expérimental et cinéma narratif – catégorisation floue, car un cinéma expérimental peut tout à fait expérimenter avec une narration. Un film d’attraction, peut-être, mais au propos fort intéressant, sautant d’une dialectique cyborgienne à l’identité de genre de manière hyper-syncopée, accompagnée d’un humour ubuesque souvent très noir, voir tragique. Il y a peut-être une ou deux longueurs vers la fin, mais encore-là, on pourrait penser qu’il s’agit d’un dispositif « expérimental » cherchant à tester la patience du spectateur. (25/3/2023)

The Freshman (Newmeyer, Taylor, 1925). Une comédie universitaire avec Harold Lloyd, très populaire à son époque. Ce genre de film m’intéresse peu, et même les facéties du comédien ne m’ont pas impressionné. Le charisme de Jobyna Ralston, malgré son rôle très (trop?) typé, me semble le point fort du film. (11/2/2023)

The Great Silence (Corbucci, 1968). Un genre d’eulogie de l’esprit même du western, mais selon l’esthétique du spaghetti-western. Le message est ainsi plus violent, plus brutal – subversif, sur plusieurs points –, et le nihilisme du mythe fondateur américain est démontré sans détour. Très bon. (11/2/2023)

The Green Knight (Lowery, 2021). Une relecture du fameux conte médiéval, sur un mode plus sérieux, plus dramatique et sombre. Ce genre d’exercice est la tendance du cinéma populaire depuis au moins les vingt dernières années, mais Lowery, dans son entreprise, triomphe. Le scénario est d’une justesse prodigieuse, la recherche se sent dans la richesse des situations et des dialogues, et si le style visuel manque de maturité à certain moment, l’ensemble est solide et sincère. Un film puissant. (15/07/2023)

The Innocents (Clayton, 1961). Drame d’horreur psychologique, adaptation de The Turn of the Screw, où l’ambiguïté génère l’effroi – une thématique devenue plutôt classique dans laquelle on ne parvient à distinguer la présence du surnaturel, où simplement d’une folie paranoïaque. Le dispositif du narrateur non fiable est reproduit adroitement par les cadrages inquiétants et le jeu des acteurs. Deborah Kerr tient le film sur ses épaules, mais la performance des enfants, particulièrement Martin Stephens, est solide. La réalisation est maîtrisée et efficace, sans être révolutionnaire. Très bon. (06/2023)

The Killer (Fincher, 2023). Fincher se penche sur la figure (contre-culturellement) classique de l’assassin nihiliste, cette fois, avec toute la précision habituelle de son arsenal technique, qui assure, comme d’habitude. Le portrait est narrativement froid – le personnage est crapuleux – mais attrayant – son œil, son traitement de la lumière, son sens du rythme, ce qui en fait un bon film de genre. Le portrait du personnage est savamment mené selon les raccourcis tordus de la logique d’un personnage dont les plus cyniques pourraient s’énamourer sans doute facilement. La scène de combat à main nu contre « la Brute » (Sala Baker) est l’une des meilleures que j’aie vues depuis longtemps. Un bon film, mais surtout, efficace. (11/11/2023)

The Last Duel (Scott, 2021). Je n’ai intérêt que dans les plus anciens films de Ridley Scott. Le début de Gladiator m’a complètement brûlé. J’ai cependant décidé de laisser une chance à ce film, peut-être dans le but de le détester. Mais Damon et Affleck montrent une fois de plus qu’ils sont compétents à l’écriture (avec leur co-scénariste Nicole Holofcener pour la perspective féminine), et Scott réussit à le mettre en image de manière compétente et intéressante. Malgré tout, je ne peux m’empêcher l’impression que le sujet, à l’ère post-metoo, représente « trop peux trop tard ». J’aurais été beaucoup plus à l’aise avec une femme à la réalisation, et il est problématique que le financement de cette superproduction ait probablement été possible surtout à cause de la réputation du réalisateur. Un très bon film tout de même. (21/10/2023)

The Limey (Soderbergh, 1999). Après un seul visionnement, ce film se hisse parmi mes favoris. Quelle leçon de cinéma. La réalisation et le montage sont parfaits, et la distribution offre des performances rien de moins que géniales. Terrence Stamp campe à la perfection ce bandit à la recherche du meurtrier de sa fille, et la conjonction d’amour, d’honneur et de cruauté en font l’un des plus beaux personnages de la filmographie du réalisateur. Une histoire simple qui se révèle astucieusement au spectateur, et qui confirme Soderbergh comme le plus intelligent réalisateur grand public d’Hollywood. (03/06/2023)

The Night of the Hunter (Laughton, 1955). Que peut-on ajouter à tout ce qui a été dit de ce remarquable film? La mise en scène opératique – car ce film a davantage à voir avec l’opéra que le théâtre – et le style néo-expressionniste élève un sujet plutôt anodin au rang d’épopée maximaliste. Car si le film traite d’abord des deux pôles de la foi, la destructrice d’un côté, la salvatrice de l’autre, l’ensemble est si organique, si prégnante de cohésion, qu’on ne peut que se laisser porter par l’œuvre  presque contre son gré. C’est un étrange équilibre que Laughton atteint, entre le jeu caricatural de certains personnages qui contraste avec le réalisme stylisé de Robert Mitchum ayant permis à son personnage de devenir l’un des plus grands antagonistes du cinéma mondial. C’est ce même équilibre qui mène Lilian Gish à la sainteté, Shelley Winters à la dévotion aveugle – sans pourtant en être totalement inconsciente – et  Billy Chapin à l’évocation d’un enfant résolument moderne. L’image cinématographique cesse de n’être qu’un support au narratif pour prendre pleinement les moyens des atmosphères créés avec les ritournelles qui ponctuent le récit. Ce film est un chef-d’œuvre. (20/5/2023)

The Northman (Eggers, 2022). Adaptation très libre de la légende d’Amleth selon Saxo Grammaticus (qu’adaptera plus tard Shakespeare), doublé d’une bonne dose de machisme à la Conan et d’une lecture néo-païenne des croyances préchrétienne. Fidèle à lui-même, Eggers montre une recherche exemplaire, une mise en scène nuancée, et une réalisation experte pour « moderniser » la légende avec la grittiness propre au goût du jour. Dans les mains expertes du cinéaste, ça fonctionne plutôt bien, quoiqu’une certaine prudence face aux choix de représentation des peuples anciens soit de mise. (8/4/2023)

The Untouchable (De Palma, 1987). De Palma m’est toujours apparu comme le moins intéressants des grands auteurs du Nouvel Hollywood : son sens du spectacle hyperbolique tourne souvent au sensationnalisme, et sa volonté de tout subvertir finit par me tomber sur les nerfs. « The Untouchable » est plus léger. Si le film abandonne la subversion, c’est au profit de sa propension au spectaculaire : aussi, il se permet une scène de western épique en plein cœur du film, et son fameux hommage tonitruant à Eisenstein (et Hitchcock, évidemment), vers la fin, sans compter la brutalité des antagonistes, sanglante à souhaite. Mais dans l’ensemble, ça fonctionne : il transforme Eliot Ness et sa bande en « supercops » (on donne une carabine au comptable!!) qui pourfendent les sbires de Capone, en prenant d’énormes libertés historiques au nom… du spectacle! Ajoutons une trame sonore signée Morricone, qui oscille entre la fanfare coplandesque pour illustrer la vertu des héros, et des rythmes plus contemporains pour souligner l’action, le résultat est pas mal. De Palma grand public. (25/12/2023)

The Velvet Underground (Haynes, 2021). Un documentaire sur le groupe légendaire. Présentation extrêmement intéressante de la scène artistique new-yorkaise des années 60s. Suit un modèle de reportage plutôt classique avec quelques sympathiques variations. (14/01/2023)

Monday, January 16, 2023

Critiques cinéphiliques 2022

5-25-77 (Johnson, 2022). Difficile d’être négatif devant un projet aussi personnel. Mais le film autobiographique de Patrick Read Johnson comporte tous les défauts que l’on associe à un « premier film » : l’auteur a voulu en mettre trop. Trop d’artifices, trop de péripéties, trop de clins d’œil… Trop. Ce qui en fait un film beaucoup trop long, et malgré toutes les bonnes intentions du monde, malgré les excellentes performances de la distribution, l’expérience est surchargée et au final, ennuyeuse. (décembre 2022)

8½ (Fellini, 1963). Sur les bancs d’école, je n’avais jamais accroché à Fellini. Le fait de présenter ses films dans les hideux doublages français n’a probablement pas aidé. Il aurait fallu mettre en contexte, montrer ce que le cinéaste osait, à l’époque – outre sa critique des mœurs : le film dans le film qui finit par déborder du film… la vie fantasmatique qui s’imbrique dans un même espace, dans un même cadre. Le Carnaval, le festif, qui viennent dédramatiser un sujet très violent. Car Guido, interprété viscéralement par Mastroianni, est un être abject, un vampire qui dérobe la vitalité des gens – surtout les femmes – qui l’entourent. Et puis, il y a ce traitement presque anodin des théories jungiennes au cœur du drame, auquel je n’avais jamais vraiment porté attention… Bref, j’apprécie plus que jadis ce film, bien qu’il semble que je ne serai jamais un grand amoureux du maître italien. (18/11/2022)

A Fish Called Wanda (Crichton, 1988). Si la réalisation est beaucoup trop sobre, et la musique trop convenu, c’est le travail au scénario (signé du réalisateur et de John Cleese, également à la distribution) et ses grandes performances qui élèvent ce film au rang des meilleures comédies cinématographiques. Excellente étude du ridicule qui dépasse amplement le contexte très britannique du récit. L’équilibre est parfait entre tendresse et burlesque, macabre et politique. Un pur bonheur, ce film. (5/11/2022)

A Chinese Ghost Story (Ching, 1987). Je ne connais pas assez l’histoire du cinéma hongkongais pour comprendre son oscillement entre son formalisme léché et son humour cabotin outrancier. A Chinese Ghost Story est une fusion de romance et d’horreur au kitsch hyperbolique qui frôle mais ne sombre jamais dans le mauvais goût. Un étrange film d’un courant que je ne connais pas assez. (12/11/2022)

Adieu Galaxy Express 999 (Rintaro, 1981). Beaucoup plus beau que le premier film basé sur le fameux manga de Leiji Matsumoto – sans doute dû à un plus gros budget. Les décors sont somptueux, l’animation plus raffinée, la musique, dans l’ensemble, beaucoup moins kitsch. Mais le scénario est faible et, essentiellement, raconte la même histoire que le premier film. De manière beaucoup moins inspirée. Cette suite est, pour ainsi dire, totalement inutile, et franchement décevante. (4-5/07/2022)

Agnès Varda. Dès Cléo de 5 à 7, on comprend qu’Agnès Varda maîtrise parfaitement le langage cinématographique, au point d’en expérimenter les frontières sans jamais tomber dans l’artificiel. Ses mises en scènes et cadrages rappellent Godard, sans le côté tonitruant et grandiloquent. Après le visionnement de deux de ses films, Cléo de 5 à 7 (1962), et Kung-fu master 1987), la cinéaste m’apparaît comme l’une des maîtres du septième art, en parvenant à atteindre un équilibre parfait entre un formalisme pertinent et un contenu riche en signifiance. Que ce soit la redéfinition de son identité – en temps réel!! – dans Cléo, où un regard au-delà de toute moralité dans Kung-fu – et c’est la réaction face à ce « pas » de trop qui est l’enjeu central du film –, Agnès Varda possède à la fois le détachement et la proximité nécessaire pour un cinéma aux proportions transcendantales. (13/3/2022)

Alice (Svankmajer, 1988). Impressionnant film d’animation qui revisite l’œuvre de Lewis Carroll avec une esthétique d’Unheimliche thématiquement et diégétiquement justifiée. Stop-motion d’une fluidité peu commune et d’une reproduction de mouvements remarquablement précise. Atmosphère méticuleusement contrôlée, hypnotique, qui cimente un ensemble particulièrement cohérent. L’imagerie est originale et ingénieuse. Singulier. (5/10 /2022)

American Psycho (Harron, 2000). Une satire de la culture yuppie des années Reagan plutôt intéressante malgré une cinématographie bien trop sobre qui vient presque gâcher une mise en scène très juste – le surjeu très pointu de Christian Bale n’est pas sans rappeler celui de Brent Spiner. Bien malgré tout. La scène des cartes d’affaire est hilarante et d’une cinglante précision. (9/7/2022)

Blade of the Immortal (Miike, 2017). On passe d’un combat à un autre, sans grand développement de personnage, et malgré une technicité étonnante, l’action incessante devient redondante à la longue. La musique de Kôji Endô est probablement l’élément le mieux réussi du film. (13/8/2022)

Britannia Hospital (Anderson, 1982). Ce film s’inscrit dans la tradition des sitcoms britanniques, peut-être par manque de moyen, mais une part est visiblement intention, de par le jeu caricatural de ses interprètes et son humour absurde, dont on pousse l’ironie et le cynisme à l’extrême. Tout y passe, dans ce film : les conservateurs, les progressistes, les syndicalistes, le patronat, les révolutionnaires, les politiciens et la monarchie, les scientifiques, les lanceurs d’alertes, l’influence mortifère de l’Occident en Afrique (et ailleurs)… Sans compter une sévère critique du transhumanisme. On en révèle le penchant fascisant avec plus de virulence que bien des œuvres dénonçant le concept! Avec quelques moments hilarants, ce film sévère laisse un arrière goût inquiétant quant à l’avenir de l’humanité. (4/2022)

Cloud Atlas (The Wachowskis, Tykwer, 2012). Un très beau film, dans une formule qui se retient à Hollywood par ses conventions (par exemple, le happy-end absent du matériel source), mais qui s’en éloigne quelque peu dans la forme. Bien sûr, plusieurs histoires montées en parallèles n’ont rien de révolutionnaire. Cependant, ici, on prend son temps, on installe méthodiquement les prémisses de chaque récit, quitte à perdre un temps le spectateur, jusqu’à ce que la charge narrative de chacune converge vers une finale plus que satisfaisante. Dommage que même la critique n’ait pas été assez patiente pour saisir l’effort.
Mais je dois avouer que je partage les réserves de nombre de groupes à propos des acteurs blancs qui incarnent des personnages coréens. Outre le fait que les maquillages sont franchement horribles, ce qui cause dès le départ un problème de représentation, il y a ce double standard qui ne s’applique qu’aux personnages coréens : aucun personnage noir n’est interprété par un acteur d’une autre ethnie dans le segment traitant de l’esclavage. Je comprends le concept de montrer que les « âmes », représentées par les acteurs qui jouent plusieurs rôles, ne connaissent aucune frontière ethnique ou de genre. Sur papier, c’est même très beau, et ça permet aux acteurs de démontrer l’ampleur de leur talent. Tom Hanks, par exemple, sort admirablement de ses rôles types de bons gars monotones. Mais le problème de la représentation demeure, et je pense que si on avait abandonné l’idée, ce film serait entré dans les classiques du XXIème siècle de par sa mise en scène raffinée et son ambition épique. Le leitmotiv de la tache de naissance aurait été tout aussi efficace à montrer l’universalité de l’âme sans créer de distanciation douteuse. Somme toute pas mal. (7/8/2022)

Drive My Car (Hamaguchi, 2021). Une étude de mœurs des plus intéressantes, une belle histoire qui n’est pas autant propulsé par une intrigue – à la base plutôt standard : le personnage doit affronter ses démons – que par ce qui est dit à travers chaque scènes. Car tout, dans ce film, passe par les dialogues. Comme le texte d’une pièce de théâtre, la parole incarne les personnages, et non l’inverse, ce que montre avec grand soin, en prenant un temps qui peut en rebuter plus d’un, toute ces scènes illustrant la méthode de travail du metteur en scène Kafuku, le protagoniste principal. Les personnages sont complexes, uniques, et c’est par la spécificité de leur vie que le récit progresse, que les personnages avancent et se réalisent. De belles scènes, touchantes non pas par sentimentalité, mais par la véracité de leur humanité, entrecoupées de la démarche de mise en scène, des auditions initiales à la pièce elle-même, pour sonder les cœurs esseulés. Un long préambule touchant à l’acte d’écriture, ainsi qu’au cœur dramatique de l’expérience humaine est nécessaire pour nous amener là où il faut afin de comprendre un film qui est, en fait, une expérience de vie. La réalisation est d’une sobriété désarmante, ce qui permet de se concentrer sur les acteurs et leurs mots. Le pari est réussi, mais ce n’est pas pour tout le monde. (29/1/2022)

Everything Everwhere All at Once (Kwan et Scheinert, 2022). À la question « peut-on faire du bon divertissement hollywoodien encore aujourd’hui? », ce film offre une piste de réponse. Au pseudo-tragédie plus ou moins gritty du MCU, l’idée du superhéros plonge à pieds joints dans ce que ce personnage est à la base : absurde! Et on embrasse l’absurde à forte dose de sci-fi en faisant usage de la plus hilarante et pertinente pseudo-science que j’ai entendu depuis longtemps. Les thèmes si important d’Hollywood : l’amour, la famille, sont traités avec grandiloquence mais ne sombrent jamais dans les bons sentiments par la persistance du danger au-delà de toute aberration d’happy-ends qu’on nous martèle habituellement. Ça rend le film franchement touchant, par moment. Et pour les cinéphiles, tous les tropes et les schèmes chers au cinéma moderne (et pas seulement de science-fiction) se font référer, de manière toujours intelligente et dérisoire, de Matrix (et de façon bien plus intéressante que dans la trilogie originale) à l’œuvre d’Hideaki Anno, celle de Wong Kar-Wai, en passant par à peu près tous les films de kung-fu – d’époque ou contemporains –, les vieux Star Trek, les films de Pixar… La distribution, dans son ensemble, est fantastique : les personnages – dans toutes leurs versions – sont habilement définis et attachants. Voilà, intelligence, escapisme et succès commercial peuvent être réunis, quand on se donne la peine. (21/5/2022)

Giliap (Andersson, 1975). On reconnait clairement le germe de ce qui deviendra le style propre au réalisateur, mais sans la grande maîtrise qui lui sera caractéristique. Le jeu de ses acteurs tend vers ce réalisme absurde qui sera sa marque, mais manque souvent d’assurance. Bref, ce film est une ébauche, et son plus gros handicap en est l’intrigue – le dernier acte est ridiculement prévisible et tombe à plat. Fort heureusement, le réalisateur se débarrassera presque totalement des intrigues flagrantes lors de ses longs métrages subséquents. Car Andersson est meilleur à filmer des personnages qui sont soit inconscients de leur propre condition, soit en profond questionnement existentiel. (10/9/2022)

Glass Onion (Johnson, 2022). Une nouvelle enquête du détective Benoît Blanc qui s’avère digne du grand film qu’avait été la première. Pas aussi transcendant, cependant : Rian Johnson semble avoir de la difficulté à filmer les grands espaces que lui offre son île paradisiaque, il revient au ton baroque de son pourtant excellent Last Jedi, mais malgré ce petit défaut, le plaisir à regarder son détective demeure le même. Excellent divertissement, brillant et inventif. (25/12/2022)

Hereditary (Aster, 2018). Bon, Midsommar m’avait grandement déçu. Outre l’excellente performance de Florence Pugh, l’œuvre ne s’avérait au final qu’un ramassis de clichés et de légendes urbaines historiques sur les pratiques païennes (mais pas que) en Europe du nord, en plus d’une psychologie totalement absurde de la plupart de la distribution. Il ne restait que le style, lui plutôt original, mais ça ne rachetait pas l’ensemble. Hereditary utilise aussi le motif de la société secrète et le thème du temps cyclique manipulé par des conspirationnistes, mais à une échelle beaucoup plus réduite, ce qui en augmente la vraisemblance et l’efficacité. Structurellement, le scénario est bien construit, mais la mise en scène manque de punch dans son développement. Forte heureusement, la finale est une cascade de séquences horrifiques et bizarres qui est, à mon sens, fort réussie. Mais les clichés et la recherche historique demeure malgré tout trop superficielle – les séances de spiritisme risquent de rendre mal à l’aise seulement les believers – ce qui semble être la faille principal de ce cinéaste dont le formalisme parfois mal contrôlé demeure pourtant intéressant. (29/10/2022)

Hereditary (Aster, 2018). Well, Midsommar was a disappointment for me. Despite Florence Pugh’s excellent performance, the film was built on too many clichés and urban legends from the pages of history books about dubious practices in old Northern Europe (mostly attributed to pagans). Like Midsommar, Hereditary also uses the motifs of cyclical time and secret societies pulling the strings, but on a much reduced scales, which does make it easier to believe and much more effective. Structurally, the script is well built, though the mise-en-scene does wander a bit in the development part. However, the finale offers a succession of really horrifying and bizarre sequences, which are really powerful. But the clichés and superficial use of historic data still hinders the overall effectiveness. The séance stuff is bound to affect only “believers”, for instance. This too much light-heartedness in research seems to be the main flaw of an otherwise really gifted filmmaker.

Hôtel du nord (Carné, 1938). Si le scénario est moins élégant que ceux de Prévert, le film demeure finement mis en scène. Louis Jouvet, et surtout Arletty, offrent d’incroyables performances qui valent à elles seules le visionnement. Sans être un chef-d’œuvre, un film réussi. (9/2022)

House (Obayashi, 1977). Superbe comédie d’horreur, baroque et cabotine, qui utilise à peu près tous les trucages photographiques disponibles à l’époque, pour créer une ambiance à la fois kitsch et surréaliste, par moment parodique. Un film profondément japonais, où l’on pousse les expressions commerciales à l’extrême, pour en faire de l’art. Ainsi, la muzak devient « noble », tout comme le soap opera – le « dorama », ou le film d’horreur grand public. C’est franchement réussi, et Obayashi réussit même à y insérer une critique antimilitariste – le cinéaste est natif d’Hiroshima. Les images sont magnifiques, souvent montées à partir de composite de différents modes de trucage : photographie standard, utilisation de mattes et de maquettes, animation, stop-motion, etc. Voilà ce que j’appelle de « belles images », et non pas les chimères pompeuses que l’Hollywood d’aujourd’hui offrent afin d’attirer les foules dans les salles IMAX! Et pourtant, je le rappel, House est un film foncièrement commercial, mais également, et c’est sa force, subversif au sens le plus noble du terme. Une impressionnante prouesse! (4/2022)

Il Decameron (Pasolini, 1971). J’avais adoré The Canterbury Tales, avant de voir en Teorema le triomphe absolu de Pasolini. Je dois admettre qu’Il Decameron m’a laissé sur ma faim, malgré quelques très bonnes séquences. Il m’est impossible de revenir sur ce film avec un semblant d’objectivité. Je devrai le revoir, éventuellement. (4/2022)

It Must Be Heaven (Suleiman, 2019). Suleiman fait du slapstick minimaliste intellectuel, et parvient à le faire fonctionner avec classe. Ses observations sont riches en matériel discursif, parfois cinglantes, souvent subtiles. La comédie désamorce la haine, mais conserve le tragique de la condition humaine et des conflits au Moyen Orient, dont l’histoire nous est savamment cachée depuis si longtemps, ici en Amérique. (21/5/2022)

James Joyce’s Women (Pearce, 1985). Écrit et interprété par Fionnula Flanagan, ce téléfilm se targue d’une sobriété laissant toute la place aux fortes performances de sa conceptrice. Intrigante adaptation d’une pièce de théâtre sur la vie des femmes, les véritables comme les fictives, dans la vie de James Joyce. On en vient à se demander comment les tableaux ont pu être joués sur scène tant leur enchevêtrement à l’écran semble organiques. (27/8/2022)

Jeremy (Barron, 1973). Un slice-of-life à propos d’un premier amour pour un couple adolescent. Aucun conflit n’intervient entre les protagonistes, qui vivent les événements avec sincérité et grâce. Même le nœud dramatique, qui provient de l’extérieur du couple amoureux, « arrive », simplement, sans être forcé par un dispositif narratif superflu. Si la mise en scène est parfois trop « relâchée », au final, c’est le caractère intime de l’expérience qui triomphe. La véritable faiblesse de ce film est sa musique originale, beaucoup trop lyrique et franchement kitsch. (6/3/2022)

La bataille d’Alger (Pontecorvo, 1966). Quel film! On fait entrer l’esthétique du néoréalisme italien dans la modernité dans ce qui est un grand film politique, et probablement le plus grand film sur la Révolution jamais produit. La caméra documentarisante réalise la prouesse de paraître, à plusieurs reprises, comme de réelles images d’archive, et le scénario laisse entrevoir une certaine neutralité à laquelle on ne s’attend pas d’emblée. Le parti pris pour les révolutionnaires est évident, mais malgré mon biais qui abonde en ce sens, je crois réellement que j’ai regardé rien de moins qu’un chef-d’œuvre, au sens universel du terme. (15/1/2022)

L’argent (Bresson, 1983). Que dire sur ce film qui n’ait pas été dit, autre que partager les éloges qui semblent faire consensus? Il s’agit, en fait, d’un des films les plus sombres de Bresson, l’histoire d’une déchéance entraîné par un crime dans un monde où la malhonnêteté est omniprésente, et où même les envolées justicières n’ont comme cause qu’une impulsion égotiste (voir le personnage de Lucien). La technique n’a jamais été aussi contrôlée, chez Bresson, et le jeu impersonnel de ses non-acteurs ne fait que renforcir, dans la diégèse, l’indifférence profonde du monde. (15/1/2022)

La vie heureuse de Léopold Z (Carles, 1965). Une journée dans la vie d’un petit entrepreneur montréalais. Ce film, outre les liens affectifs qu’il présente, prend pour sujet le Montréal de la Révolution tranquille. On peut y déceler l’ascension de la métropole à la modernité, les interactions entre classes sociales, et les aspirations bien humaines des citadins, à la jonction entre le politique et l’intime. Un très beau film qui démontre tout le talent et la sensibilité du cinéaste. (7/2022)

Le chat dans le sac (Groulx, 1964). L’un des premiers films de fiction moderne du cinéma québécois, faisant un remarquable usage de cette esthétique documentarisante qui lui sera longtemps associée. On en est au balbutiement de ce style particulier, et le film est par moment plutôt maladroit, sans pour autant compromettre sa valeur – il se démarque particulièrement de la Nouvelle Vague française, tout en lui étant ouvertement redevable. J’ignore si le but de Groulx était de montrer les dangers de la contemplation intellectuel, mais c’est le sentiment que j’en garde : le protagoniste masculin est d’une antipathie peu commune, ce qui rend cette longue, mais combien puissante scène où sa compagne s’en désolidarise, cathartique et libératrice. Car si le manque d’intérêt apparent de la protagoniste pour la politique semble d’abord un point faible, le film finit par lui dévoiler une maturité beaucoup plus grande que son compagnon dont le nihilisme pousse finalement à la neurasthénie. (8/9/2022)

Le Corbeau (Clouzot, 1943). Un drame solide signé Henri-Georges Clouzot, sombre et pessimiste, qui explore les effets de la paranoïa et de la jalousie. La distribution est solide, mené par Pierre Fresnay dans le rôle principal. Réalisé sous l’occupation, l’histoire de la production, et de la diffusion du film est presque aussi passionnante que le film lui-même! (10/9/2022)

Les Diaboliques (Clouzot, 1955). Une intéressante entrée pour Clouzot, qui rappelle le dispositif du Corbeau, où l’intrigue s’accélère en un crescendo d’incertitude jusqu’à un punch final astucieusement orchestré. Ici, Clouzot choisit de laisser le spectateur dans l’ambivalence. Véra Clouzot démontre son immense talent, basculant entre une puissance désespéré, et une fragilité autant morale que physique. Meurisse est maléfique et Simone Signoret, froide et tragique. Les séquences horrifiques n’ont pas perdu leur mordant. Un film solide. (15/10/2022)

Les sorcières de Salem (Rouleau, 1957). Adaptation par Jean-Paul Sartre de la fameuse pièce The Crucible d’Arthur Miller. Une critique virulente de la culture américaine – beaucoup plus que dans le texte original–, avec quelques élans socialistes propre à Sartre, sans pour autant tomber dans le moralisme simpliste : la conviction de l’interprétation et la sobriété de réalisation y sont pour beaucoup, ici. Le choix de complexifier les personnages féminins, particulièrement Abigail, mais aussi Elizabeth, fonctionnent admirablement et rehaussent le drame. Un excellent film. (18/6/22)

Light of Day (Schrader, 1987). Un drame social plutôt réussi. Michael J. Fox est particulièrement efficace, Joan Jett s’en sort plutôt bien, et Gena Rowland rend parfaitement son personnage dans une sincérité qui nous force à la compréhension, malgré son antagonisme qui aurait pu complètement l’emporter. Malheureusement, la mise en scène rigide manque de complexité et la vie familiale nous apparaît, au final, plutôt artificielle, malgré son rôle central au cœur du drame. La figure du père est complètement évacué, et c’est quelque peu insultant de sous-utiliser de la sorte un acteur de la trempe de Jason Miller. Contrairement à ce qu’on en a dit, cette faiblesse de la mise en scène n’a absolument pas a voir avec un mauvais casting. Les acteurs sont bien à leur place, c’est du côté de la réalisation qu’il faut chercher : Schrader est un meilleur scénariste que réalisateur. Le film a tout de même été pour moi une belle surprise. (25/12/2022)

Mad God (Tippett, 2021). Un trip formel dont les références thématiques, sont mises en scène de manière brutale, scatophile, violente, mais incroyablement intrigante. Si l’attaque sur les sens peut facilement submerger la raison, et même couper l’envie d’y revenir, dans ce cas précis, j’y reviendrai certainement. Les dispositifs de représentation de l’ambivalence, pire, des ténèbres inhérentes à l’humanité et à ses activités, me semblent des plus pertinentes, poétiques et hautement viscéraux. Franchement intéressant. (18/6/22)

Marianne de ma jeunesse (Duvivier, 1955). Une histoire de fantômes (au sens large), une histoire de bandes de garçons, d’un enfant sauvage… Les images sont magnifiques, mais le jeu théâtral, bien que souvent juste, manque de finition. Un conte de fée hyper-romantique à la réalisation inégale, mais non dépourvue d’intérêt. (24/6/22)

Monsieur Klein (Losey, 1976). Une histoire de double, de virtualité, de fascination, et d’un étrange voyage hors de l’indifférence, sous le règne de la collaboration en France occupé – un sujet controversé, la plupart du temps évoqué à voix basse. La réalisation fait parfaitement le pont entre l’esthétique classique américaine et une sensibilité toute européenne, avec des séquences qui rappellent aussi bien Kubrick que Melville, et préfigure même Lynch. Alain Delon joue avec sa retenue caractéristique qui complexifie son personnage en ne révélant qu’au compte-goutte l’ambivalence de sa psyché. Michel Lonsdale offre également une impressionnante performance, mais c’est la maitrise de la réalisation qui triomphe, ici. (6/2022)

Mort à Venise (Visconti, 1971). Le matériau qu’adapte ici Visconti permet d’explorer ses propres conflits intérieurs. La doctrine catholique, à laquelle il s’est toujours associé, ne pouvait qu’entrer en conflit avec son homosexualité. Ce thème était central au discours qui transparait dans son film précédent, Les Damnés. Dans Mort à Venise, il semble inscrire son art dans une forme de dialectique entre le plaisir des sens et l’utopie de la beauté spirituelle chère catholicisme, un dualisme bien présent dans l’art occidental depuis le Romantisme, teinté de la culture judéo-chrétienne dominante. Le sujet est délicat : un fantasme pédérastique en vient à profondément troubler le protagoniste, qui tente tant bien que mal d’intérioriser le tout. Mais les émotions conflictuelles que la situation génère l’accablent viscéralement, tout comme l’épidémie qui s’étend sur la ville. Le tumulte est paradoxalement filmé avec une caméra méditative et lyrique, ponctuée de flashbacks où Visconti élabore son discours artistique qui, sous le signe d’un catholicisme assumé mais intransigeant, surenchérit le caractère tragique de la nouvelle de Thomas Mann. (20/2/2022)

Nightmare Alley (Goulding, 1947). Ce film opère quelque chose qui ne se voulait certainement pas volontaire de la part de l’auteur du roman original – je ne l’ai pas lu. Ce film, donc, présente trois personnages féminins qui gravitent autour du protagoniste principal, un homme amoral dont la chute et le sort funeste est amplement mérité. Chacune s’en sortent en triomphant, à leur manière. L’aînée vertueuse conserve sa dignité, la femme-enfant écoute sa conscience et s’empêche de sombrer dans la déchéance de l’antihéros – bien que le happy-end forcé rende son sort ambigu –, et la maléfique manipulatrice remporte la partie en parvenant à sur-escroquer l’escroc et s’en sortir affreusement riche. Ce triomphalisme féminin est atypique dans les films noirs de l’époque, et l’indépendance de l’aînée et de la vilaine – cette dernière est d’ailleurs une femme de carrière totalement épanouie et en contrôle dont l’atout principal est l’intelligence et non son charme – me semblent particulièrement admirable et renverse les codes du genre. Le jeu des actrices y est pour beaucoup. Si la femme-enfant de Coleen Gray s’apparente le plus aux héroïnes passives du Hollywood de l’époque, Joan Blondell, et particulièrement Helen Walker, affirment leur féminité avec une puissance qui rend tout à fait crédible la chute du protagoniste. Je ne suis pas un expert du film noir américain des années 40, mais je ne peux m’empêcher de voir en Nightmare Alley un renversement féministe particulièrement habile des rôles genrés habituels au cinéma hollywoodien de l’époque. (5/2/2022)

O Brother, Where Art Thou? (Coen, 2000). D’abord un divertissement efficace, sans jamais se leurrer quant au côté sombre de la culture du sud des États-Unis (du début du XXème siècle, de surcroit), il faudra sans doute une étude approfondie pour ressortir toutes les implications socio-historiques présentes dans ce film. C’est une aventure, une odyssée (toute avouée d’emblée) sans réel temps mort. (13/8/2022)

Parlez-nous d’amour (Lord, 1976). Ce film est tout un accomplissement. Une critique virulente de la société québécoise de l’époque, avec pour cible le vedettariat de la scène télévisuelle. Jacques Boulanger, animateur à la mode, est à l’origine de bien des anecdotes que Jean-Claude Lord et Michel Tremblay ont par la suite mis en récit, en plus de jouer le rôle titre. Un acte de courage? Un suicide professionnel? Le personnage est à la fois profiteur, orgueilleux, ambitieux, mais bien vite dégoûté et accablé par la misère, sans pour autant s’avérer capable de sortir complètement du manège. Boulanger joue avec justesse, parmi une distribution de légendes : Claude Michaud, Benoît Girard, Manda Parent (à la fois touchante et pathétique), Rita Lafontaine, André Montmorency, Monique Mercure, Michelle Rossignol, Denis Drouin… Si l’image demeure fortement imprégnée du documentaire, ce qui restera longtemps une caractéristique formelle du cinéma de fiction québécois, la mise en scène et le montage rappelle un Altman en grande forme. La première heure passe de moments hilarants aux pires malaises, alors que le tragique s’immisce, et finit par presque dominer, la seconde moitié. Caustique, mais bon. (25/3/2022)

Return to the 36th Chamber (Lau, 1980). Après l’excellent The 36th Chamber of Shaolin, je m’attendais à du « réchauffé » pour le second volet de cette trilogie informelle. Mais cette suite est un petit bijou du cinéma de kung-fu. Toujours, la problématique sociale, et le héros d’abord peu crédible, qui s’entraîne pour devenir meilleur, entêté devant un maître qui le manipule pour le mieux. Et de ces valeurs sociales et martiales émergent le sauveur qui se bat avec les armes du travailleur : de la corde de bambou et des échafaudages. Et la comédie, au cabotinage typique de l’école hongkongaise, nous permet d’accueillir cette fable morale sans sourciller. C’est aussi ça, le cinéma! (décembre 2022)

Sex, Lies and Videotape (Soderbergh, 1989). La répression sexuelle en milieu petit bourgeois du sud des États-Unis est un sujet déprimant et franchement emmerdant, du moins à mes yeux. Il n’y avait que Soderbergh pour en faire quelque chose d’aussi intéressant. Dans les faits, le film se construit à partir d’une scène centrale, autour de laquelle le reste tourne, dans une espèce de crescendo au rythme légèrement inégal, mais dont le chemin en vaut franchement la peine. Car cette scène centrale n’est rien de moins qu’un moment d’anthologie du cinéma américain. Un drame puissant aux implications profondes, une étude sociale surprenante, une leçon de mise en scène et de jeu. (5/2022).

Shattered Glass (Ray, 2003). C’est un biopic qui possède les stigmates obligatoires du biopic : un montage qui atténue un peu trop la mise en scène par des dispositifs inutiles (la scène de la salle de classe fait vraiment artificielle), la musique d’une platitude épouvantable, etc. Cependant, l’histoire est intrigante, le scénario est somme toute efficace, et la distribution assure (Christensen et Sarsgaard forment un excellent duo). Un film agréable, mais formellement faible. (8/7/2022)

Southland Tales (Kelly, 2006). J’écrirai davantage sur ce film dans les prochaines semaines, mais il est clair que ce film est un grand film des années 2000s, peut-être même un chef-d’œuvre, certes mal compris à l’époque, qui s’avérera prophétique par la suite : le thought control du parti républicain, la montée des influenceurs, etc. Un équilibre parfait entre comédie scabreuse et moments de révélation tragiques qui offre à des acteurs la chance de briller par leur contre-emploi. Ambitieux, certes, baroque, sans doute, mais pas aussi décousu qu’on l’a décrit. (décembre 2022)

Teorema (Pasolini, 1968). Un étranger séjourne dans une famille bourgeoise italienne (le père, la mère, le fils, la fille, et la bonne), puis quitte, après avoir provoqué, chez chacun, une profonde transformation, unique, extrême, bénéfique ou mortifère – on est au-delà de la morale car l’expérience est, pour chacun, totalement subjective. Une exploration politico-religieuse sous forme de thèse allégorique qui fonctionne parfaitement en tant qu’œuvre d’art cinématographique. Un film d’une profondeur incroyable où, même si les convictions de l’auteur transparaissent avec une clarté presque naïve, un certain mysticisme demeure, peut-être dû à la maîtrise incroyable du medium que possède Pasolini. C’est une œuvre admirable, possiblement un chef-d’œuvre dans le sens universel du terme, et je m’en veux d’avoir pris tout ce temps avant de le voir. (21/3/2022)

The Adventures of Robin Hood (Keighley, Curtiz, 1938). C’est… particulier. Globalement, très bon, mais pour l’œil d’un spectateur de ma génération, j’avoue que les clichés, dans tous les départements de la production, sont plutôt douloureux… Et beaucoup de ces clichés proviennent justement de ce film – et vont se répéter encore et encore dans les productions cinématographiques, puis télévisuelles jusqu’à aujourd’hui. Souvent de manière parodique, mais aussi dans des œuvres « sérieuses ». Ceci dit, il y a quelques bons coups. Le Prince John de Claude Rains est splendide. Il est typé, mais Rains le joue avec suffisamment de retenue pour ne pas sombrer dans la caricature du super-vilain des serials de l’époque. Olivia de Havilland joue également straight, ce qui contraste avec l’exubérance presque satirique d’Errol Flynn (c’est à ce demandé à quel point il en était conscient…). Et si le matériel thématique de la trame sonore de Korngold demeure très conventionnel, ses orchestrations sont surprenantes, modernes, et ont très bien vieillies. On reconnait la filiation – avouée, totalement – avec John Williams dans les arrangements et la rythmique. (15/10/2022)

The Batman (Reeves, 2022). Une proposition franchement intéressante du fameux super-héros, franchement bienvenue après la triple déception signée Christopher Nolan – oui, le deuxième volet avait de bons moments – qui semble malgré tout avoir la cote encore aujourd’hui. Ici, Reeves s’intéresse à Batman en tant que détective qui affronte un bien intéressant monde criminel dont l’influence s’étend au plus profond du politique. Batman est dépendant de ses alliés, aussi, ce qui n’est pas souvent le cas, et permet à des personnages comme Catwoman, Alfred, mais surtout Gordon, - habilement interprétés, d’ailleurs – de prendre davantage d’importance. Bien qu’on étire un peu trop la sauce vers la fin, l’ensemble est plutôt réussi, dans l’esprit des romans graphiques de Frank Miller qui ont réinventés le personnage il y a trente ans. (24/6/22)

The Damned (Visconti, 1969). Que dire sur ce film? Une œuvre sur l’inhumanité, la monstruosité, que j’ai trouvée beaucoup plus insoutenable que le Salo de Pasolini. Visconti semble d’abord se questionner sur la manière de concevoir sa propre homosexualité, en donnant à son amant du moment le rôle de celui qui s’avèrera le protagoniste principal. On le présente d’abord dans un spectacle de travesti. Donc, qu’est-ce que l’homosexualité? Est-ce une perversité (Visconti était très attaché à la doctrine catholique)? Une simple préférence sexuelle? Un « jeu »? Mais bien vite, on délaisse ce questionnement, en s’enfonçant dans la mise en scène de véritables perversions. Car ce protagoniste qui aime jouer à Marlène Dietrich n’est pas nécessairement homosexuel, et ses réelles déviances sont tout autre : il se jette tout à fait volontairement dans la soif de pouvoir économique, l’avarice, l’ambition, l’égotisme, mais aussi la pédophile, l’inceste, la débauche… qui ne sont rien comparé à la plus vicieuse, perfide et maudite de toutes les perversions : le totalitarisme, et dans ce cas particulier, le nazisme. Celui-ci comprends toutes les perversités, toutes les tares de la condition humaine, et les ordonnent afin d’en faire un instrument de pouvoir et une spirale de mort. Ce film est une chute, une démonstration presque algébrique de la création de la monstruosité, de la plus pure déshumanisation. (1/2022)

The Heroic Trio (To, 1993). Une pulp comedy non sans intérêt, mais qui s’essouffle dans son propre esprit comique en plein climax. Le visuel est superbe et les gags fonctionnent bien, pour l’ensemble – on aurait pu mettre moins de pathos dans la musique déjà un peu trop synthétique. On en donne un peu trop au final, mais Maggie Cheung est hilarante en chasseuse de prime grande-gueule. (27/8/2022)

The Night Porter (Cavani, 1974). Un autre film sur la folie du troisième Reich, peut-être moins épique que The Damned, mais dont le propos n’en demeure pas moins fort : la perversion nazie est mortifère, monstrueuse, au sens où elle corrompt toutes les relations et entreprises humaines, même dans la manière qu’on y résiste – Lucia est condamnée à souhaiter la présence de son ancien tortionnaire, malgré sa violence et sa folie. L’ambivalence du propos est claire et mise en scène par une sorte de poésie brutale qui rend malheureusement le dernier acte quelque peu redondante. Le film demeure puissant, malgré ce défaut. (4/2022)

The Watermelon Woman (Dunye, 1996). Un monument du cinéma queer, ce film traite de l’absence de représentation, sous la forme d’un faux documentaire à propos d’une actrice afro-américaine lesbienne qui n’existe pas. Sur un mode élégiaque, la cinéaste se crée une filiation cinématographique, dans laquelle elle s’insère, afin de contrer le fait que sa propre condition d’artiste queer a été négligé par ceux qui ont écrit l’histoire (dans ce cas-ci, l’histoire du cinéma). En parallèle, le film propose un récit se déroulant dans le milieu lesbien de Philadelphie avec des personnages charismatiques et attachants qui tournent autour d’une version fictionnelle de la cinéaste elle-même. Un film important. (8/2022)

YUL 871 (Godbout, 1966). Alors que les films québécois de fiction, à la naissance du cinéma moderne, sont clairement imprégnés de l’esthétique du cinéma direct – une invention toute québécoise – voilà Jacques Godbout qui délaisse la caméra documentaire et adopte une approche beaucoup plus en phase avec l’Hollywood qui inspira la Nouvelle Vague. Visuellement, ce film est captivant, mais ça ne s’arrête pas là : cette tranche de vie d’un voyageur européen à Montréal est franchement bien construite, somptueusement mise en scène, et tente, du moins discursivement, de créer un pont entre Montréal et le reste du monde. Affectivement et historiquement. Superbe. (7/2022)