Recherchez (dans les rues de la ville)

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Monday, September 16, 2019

Le Rêve comme agent de validation de ses affects


Je n’ai jamais hésité à affirmer, du plus objectif que je pouvais l’être, que mes échecs amoureux s’avéraient entièrement ma faute. Ils impliquent à chaque fois la mise en œuvre d’une culture bien personnelle de la retenue. J’ai été une cible facile, dans mon enfance, pour les intimidateurs en herbe, mais je ne crois pas que ces malfrats bien innocents furent la cause de cette propension à l’auto-sabotage de mes amours et amourettes. Non, je crois que tout découlait de mon inconfort dans mon propre corps. Toute tentative de médiation entre mon univers intérieur et mon environnement immédiat, que ce soit une simple culbute ou un dessin minutieux, prenait la forme d’un combat. Rarement je gagnais contre moi-même, et la confiance envers mon êtreté sociale était presque nulle.

Ainsi, au secondaire, alors que mes camarades de classe vivaient leur premier amour, je ne faisais que regarder les filles, et m’imaginer ce qui aurait pu être dans un univers parallèle où j’aurais fait preuve de plus d’assurance. J’eus quelques expériences, au fil du temps, parfois bénéfiques, parfois nuisibles, et presque à chaque fois, un jugement défaillant de ma part menait la relation à terme. Le plus souvent cependant, ce handicap faisait en sorte que la relation ne débutait jamais. Et avant même d’avoir connu la chanson de Brel, je rencontrai Madeleine. Loin d’être un coup de foudre, je trouvai plutôt son apparence étrange, ses traits juvéniles, et sa gêne plutôt  déconcertante. Je fis la sourde oreille à quelques tentatives de sa part vers un rapprochement – quel sot je fus! Sans Jean C. je ne serais probablement jamais venu à la conclusion logique la plus fatale de toute mon histoire : j’aimais Madeleine. Je lui courrais littéralement après, un soir, lorsque j’entendis dire mon aîné : « il a autre chose à faire que de rester avec nous, » parlant de sa femme et de quelques collègues. Quant à moi, je réalisai tout bonnement après quoi je courrais vraiment.

Mais le doute abjurant toute action de ma part, je dus me rendre à l’évidence, la belle ne m’attendrait pas éternellement. En fait, je n’osai jamais demander si un jour elle m’attendit. Je devins le fantôme de Gauvreau sans, contrairement à lui, avoir consommé la beauté baroque. Quel aurait été le goût du bonheur? La perfection d’un doux-amer digne d’un prodige de la plus céleste des génétiques? Se trouvait-il une quelconque vertu en l’attente? Mais devant les assauts répétés de la folie, de l’abîme illusoire de la toute-puissance, et du mal ordinaire qu’on fait par ignorance, Madeleine devint un rempart permettant à une personnalité fragmentée de se reconstruire après vingt années de ténèbres et de pleurs. Je ne désire pas susciter la pitié du lecteur. Je dois avouer la présence, pendant toutes ces années, des lumières de l’espoir qui pointèrent souvent et me gardèrent en vie : l’amitié d’une poignée, la dévotion de quelques autres, l’influence de certains, et bien sûr, Madeleine elle-même. Elle ne pouvait sombrer dans l’absence, et l’amour que j’éprouvais toujours pour elle devait connaître une certaine résolution. Je me le devais à moi-même. Je trouvai ainsi, au début d’un mois de septembre tranquille, la solution dans la brume onirique de mon propre imaginaire.

Le rêve, le matériau brut  de la conscience, peut importe qu’on la sépare ou non des contraintes matérielles du corps, est souvent chimérique et peu important. Mais il arrive qu’un rêve nous marque pour la vie. De ces songes, j’en garde le souvenir de près d’une dizaine qui a eu, sur ma vie et mon travail, une influence marquante. Le dernier en date concernait Madeleine. Les environs étaient flous, brumeux, je ne pouvais voir que l’être aimé, devant moi, le visage paisible. Elle paraissait si grande, malgré que le rêve lui conférât sa petite taille réelle. Mais l’univers onirique ramenait à l’avant-plan la grandeur d’âme au détriment de toutes considérations spatiales de la réalité, et je savais que Madeleine était plus vertueuse que moi. Peu importait quelle puissance de mon inconscient pilotait le songe, on me sommait de parler. Non… C’était plus qu’une parole, on me permettait d’abandonner le fardeau de mon cœur.

« Est-ce que je peux t’aimer? » demandais-je à Madeleine. J’entendais le geste amoureux  à sens unique, je ne parlais guère de réciprocité, et je savais, par le sourire qu’elle me donna ensuite, qu’elle comprenait. Car l’amour est un réflexe de rapprochement avant tout. C’est dans un cas de mutualité des sentiments que l’on peut alors parler de relation. Deux yeux grand ouverts m’indiquaient ainsi la compréhension de ces choses. D’une voix que je savais forte elle me répondit :

« Oui! » Le ton était enjoué, mais  ferme, prodigue d’honnêteté et de sérieux. J’aurais tant aimé poursuivre l’échange avec cette itération fantasmagorique de Madeleine, mais l’inconscience me draguait vers d’autres mondes. Ce n’était pas grave, le sentiment était bon. Et je compris plus tard que, sous les traits de la bien-aimée, je m’étais accordé l’absolution. Ce rêve répondait à un autre que j’avais fait quelques jours auparavant, qui m’avait profondément troublé. Dans ce rêve, je me trouvais  dans un appartement d’une configuration étrange, une aire ouverte, avec peu de murs, et des pièces à différents niveaux, séparées souvent par de grands draps de velours sombres. Il s’y tenait une soirée costumée, mais je ne me souviens d’aucun costume, mis à part que le mien consistait, entre autres, d’une robe noire. Je trouvai Madeleine, magnifique, mais rapidement, le rêve me rappela de manière brutale l’impossibilité de mutualité dans les sentiments que j’éprouvais pour elle. Non seulement le propos du songe me rappelait ma situation, mais l’atmosphère dans laquelle il se déroulait se voulait malsaine, violente. Car si je ne pouvais pas exulter cet amour dans l’imaginaire, j’étais bel et bien, ne serait-ce que de la raison, perdu.

Mais le rêve subséquent vint chasser une certaine culpabilité, ou plutôt me faisait assumer, après des années, que ces sentiments, dépourvus de toute réciprocité, demeuraient, dans l’imaginaire, valables. Il était donc possible  de les faire parler, de créer validement à partir d’eux. Et j’entretiens la conviction que Madeleine, la vraie, serait d’accord avec ce fil de pensée.  Souvent, la nuit, je demeure éveillé dans mon lit, fixant les ténèbres réconfortantes, et je me demande ce qu’elle devient. Je lui fais serment de continuer à vivre sans être prisonnier d’un passé peut-être idéalisé mais bien réel, ces moments où j’ai partagé le temps avec elle. Je me contenterai simplement de lui ériger des monuments, en laissant ma capacité à l’amour effleurer le visage de quiconque voudra bien m’ouvrir son cœur. Quant à Madeleine, elle demeurera blottit au fin fond de mon être, à me réchauffer dans les moments de froidure et à sourire, lorsqu’il fera beau.

Tuesday, July 16, 2019

Je voulais voir la maison...


Je voulais voir la maison où j’avais passé une bonne partie de mon enfance, sur la 8ième avenue, à Roxboro. Parfois, la maladie de nos proches nous amène à revisiter nos souvenirs, par introspection ou en se rendant sur place. Ce jour d’hiver, j’avais fait le long voyage sur Gouin Ouest jusqu’à l’avenue, incertain de la saison au fond de mon cœur. L’asphalte était glissante, couverte d’une sloche blanchâtre, et je devais faire attention à chaque pas pour ne pas tomber. Les cours des maisons de banlieue avaient revêtu leur manteau de neige dure, signe d’une température hivernale fluctuante. Enfant, cela ne m’aurait pas empêché de jouer et vivre des aventures de space opera devant la maison négligé mais combien confortable de mon enfance. Avant d’entreprendre le petit voyage dans le West Island, j’avais observé la rue sur Google Maps, et j’avais remarqué qu’on avait repeint la balustrade d’un beige foncé, mais pas le reste : la finition en lattes blanches semblait avoir été conservée.

Comme il était coutume en banlieue, la rue n’était pas flanquée de trottoirs, et j’eus la surprise de trouver une femme, probablement de mon âge, au teint pâle, les cheveux long et noirs, emmitouflé dans un foulard blanc sortant de son manteau gris qui observait attentivement, la maison en face de celle de mon enfance. Je savais que la maison appartenait aux Martins – à prononcer à l’anglaise – et qu’ils étaient une famille nombreuse. À mon approche, la femme m’offrit un sourire poli auquel je répondis par la pareille. Je contemplai un moment la maison de mon passé, mais la présence inconnue me distrayait dans ma contemplation. Elle fit un mouvement : elle baissa la tête et rit en silence.

« Are you spying on me? » me demanda-t-elle d’une voix franche mais visiblement amusée.

« No, I’m not, » dis-je, quelque peu gêné de la situation. Je pointai la maison blanche.
« I used to live here… » La noiraude remarqua mon accent et se mit à parler en français avec le plus charmant des accents :

« J’habitais juste en face! » me dit-elle en montrant la maison des Martins (anciennement, du moins), qui reposait dans l’ombre de quelques arbres âgés. Son regard s’illumina soudain. Elle me dit :

« Tu étais le garçon qui habitait là, y’a environ trente ans? »

« Y’a même plus longtemps que ça. Toi c’est Karen? »

« Oui! Tu me connais! Mais moi, je sais pas ton nom... » Je lui dit. Elle le répéta, et le prononça avec ces inflexions particulières aux anglophones qui abordaient le français. J’ajoutai un mot à propos du plus vieux souvenir que j’avais d’elle :

« Ma tante avait essayé de nous présenter quand on avait, genre, trois ans, mais je me suis mis à pleurer, tu t’es mises à pleurer, et finalement, nos parents n’ont jamais réessayé! » Je lui cachai que parfois, je l’observais jouer dehors, enfant, et que ce n’était que le manque d’audace qui m’avait laissé moisir de mon côté. Elle se tourna vers moi.

« Elle habite encore là, ta tante? »

« Non, elle et mon oncle sont partis d’ici il y a longtemps. Et toi? »

« Mes parents ont pris leur retraite et sont déménagés loin de la ville, il y a quelques années. »

Dans le silence qui suivit, Karen reprit la contemplation de son ancien chez-soi, un sourire lointain sur les lèvres. Je l’observai un bon moment sans rien dire, puis, moi aussi, me mit à étudier cette maison qui avait tant fasciné ma jeunesse. Car tout jeune, je respectais, pour une raison que j’ignore encore, les gens qui parlaient anglais. À l’école primaire, et même au secondaire, je conférais aux élèves bilingues un respect particulier, sans trop savoir pourquoi. Lorsque je me décidai à apprendre le langage une fois pour toute, au début du secondaire, j’en vins à me rendre compte que l’anglais s’avérait en parfaite synchronie avec les plus viscérales de mes émotions. La langue anglaise me permit d’écrire, un projet que j’avais d’abord abandonné, incapable d’articuler le temps et les affects avec  le français. Mais c’est grâce à mon premier professeur d’anglais au CÉGEP, M. Adams, que je me découvris un véritable amour pour cette langue. Il me fallut plus de quinze ans, ensuite, pour apprivoiser le français jusqu’au point de m’y sentir suffisamment à l’aise pour m’y exprimer adéquatement.

Je pensais à ces choses lorsqu’une fine neige me ramena au présent. Oh! Ce n’était rien de particulièrement jolie, une simple neige fondante qui allait sans doute geler dans la nuit et rendre la chaussée encore plus périlleuse. Je contemplais le sol lorsque je sentis les yeux fascinants de Karen qui m’étudiaient. Je ris.

«Je me demandais, » expliquai-je, « par quel manœuvre le hasard nous avait amené ici, aujourd’hui, et j’en cherchais naïvement une raison cosmique. »

« C’est drôle, » me dit-elle, « j’ignore si je crois au hasard… »

« J’y crois, » avouai-je. « Je crois que le destin est une manière d’historiciser le passé, afin de trouver un sens à ce qui nous est arrivé, après coup. »

« Historiciser? C’est un beau mot! J’ignorais qu’il y avait un équivalent en français pour ‘historicize’. » Je souris candidement. Elle leva les yeux au ciel, un doigt sur ses lèvres dans une pose de réflexion.

« Mais voyons, s’il n’y a pas de destiné, qu’est-ce qu’il y a? » demanda-t-elle. « Dans le monde spirituel, j’entends. »

« Hmm, si vous entendez par ‘spirituel’ le monde des idées, je crois que ce qu’on y trouve, ce sont des potentialités, la plupart non-actualisées. »

« Le monde est donc virtuel. »

« Comme l’a chanté Serge Fiori, » rigolai-je.

« Qui? »

« Un chanteur québ… francophone. »

« La dualité canadienne! »

« Si on veut. »

« Mais je suis curieuse de vous entendre à propos de cet univers potentiel… Il s’agit d’une attitude presque Leibnizienne… »

« Je crois que l’univers de l’être humain est avant tout bâti par les possibles qu’ils s’imaginent. »

« Rien ou peu est actualisé? »

« Peu, en effet, » conclus-je. « Ça devient l’histoire. » Karen acquiesça doucement,  satisfaite mais dubitative. J’aurais aimé lui demander de m’expliquer l’entièreté de sa conception de l’existence, dans tous les détails. Je me serais abreuvé de ses souvenirs, de ses histoires d’amour, de ses coutumes familiales, le nécessaire afin de garder contact. Il ne s’agissait absolument pas un coup de foudre, ni même d’un amour chaleureux, mais plutôt d’une recherche de solidarité, de validation du moi, une protection contre l’infâme solitude qui rongeait mon existence, particulièrement depuis que la maladie était entrée dans ma vie. Ce n’était pas l’amour autant que l’aspect social de l’amour, la complémentarité, même fictive ou approximative. Mais tous ces espoirs, ces potentialités, s’envolèrent en fumé après quelques secondes, lorsque le regard initialement enthousiaste de ma compagne alla rencontrer sa montre. Le glas avait sonné, l’heure était aux adieux. Portai-je ostensiblement l’oriflamme de mon désir de proximité? J’essayais constamment de cacher ma recherche de compagnonnage, de peur d’effrayer de potentiels copines, qui pourraient confondre mes avances pour une entreprise amoureuse.

Les mots qu’elle prononça ensuite me heurtèrent par leur manque flagrant d’imagination :

« Je dois rentrer, » dit-elle, tapotant sa montre. « Il est tard. » C’était le plus âpre des clichés.

« Je devrais faire de même, » dis-je, feignant la connivence. J’hésitai, incertain de la bonne marche à suivre dans ce genre de situation. « Je vais attendre le bus sur Gouin, » ajoutai-je. Elle pointa dans la direction opposée.

« Je dois rencontrer une veille amie, un peu plus haut. » Une pointe d’inconfort céda à un sourire plutôt honnête. Elle tendit la main.

« Je suis heureuse de t’avoir vu aujourd’hui, » dit-elle. « De t’avoir ‘revu’ en fait. » Je lui serrai la main. Sa pogne était délicate, mais ressentie.

« À un jour peut-être, » osai-je avec un soupçon de tristesse. Mais cela ne brisa nullement son élan vers la séparation imminente.

« Peut-être! » Ses yeux et ses lèvres luisaient l’au-revoir. En me retournant, je levai ma main en guise d’adieu. Elle s’en fut le long de la 8ième avenue, sans jamais se retourner. Je l’observai un moment, puis retournai vers Gouin, un peu amère, mais tout de même content.