Recherchez (dans les rues de la ville)

Showing posts with label littérature. Show all posts
Showing posts with label littérature. Show all posts

Monday, January 8, 2024

Lectures terminées en 2023

L’Héritage (Victor Lévy-Beaulieu, 2012, Boréal). La grande saga familiale des années 80, racontée dans une version « définitive ». La force de Lévy-Beaulieu, c’est la construction de ses personnages, archétypale, certes, mais fluide et parvenant même à nous faire oublier le cliché du « patois-type » de chacun. Mais ces personnages! Vivants et viscéraux, violents dans leurs convictions et leur force de vivre. La prose de l’auteur est quelque peu chancelante et inégale, et s’il prend d’abord son temps à développer le récit, plus il avance, plus il semble enclin à se presser, comme s’il ne voulait pas atteindre la millième page, et franchement, c’est agaçant, car le plus souvent, il coupe dans ses délicieux dialogues. Les derniers chapitres racontent l’équivalent du premier tiers du bouquin. Chose étrange, en le comparant avec la série télévisée  que ce roman d’abord fut, il est étonnant de voir que certaines scènes fonctionnent mieux à la télé (malgré les évidents stigmates du genre) que dans le roman, et vice versa. (Terminé en 2023)

L’homme révolté (Albert Camus, 1951, folio essai). Les idées sur la nature de la révolte, sur sa pulsion positive et inclusive me semblent particulièrement justes. Camus déconstruit l’histoire de la révolte en montrant pourquoi ce qui se veut au départ positif et inclusif finit trop souvent par sombrer dans le nihilisme et le meurtre. Fort pertinent. (Terminé en 2023)


Monday, January 16, 2023

Critiques littéraires – 2022

Capitalisme et schizophrénie : L’anti-Œdipe. (Gilles Deleuze, Félix Guattari, Minuit, 1972). Une importante et virulente déconstruction du cheval de bataille de Freud, le mythe d’Œdipe, que l’on juge hautement problématique, autant d’un point de vue thérapeutique qu’idéologique. On montre le dommage de cette obsession freudienne dans l’optique d’une compréhension du monde toujours influente encore aujourd’hui, en psychologie, dans l’art et les sciences humaines. En partant du principe marxiste de production, Deleuze et Guattari développe leur vision extrêmement intéressante du désir, et si, pour y arriver, ils y vont de quelques raccourcis historiques un peu forcés, la mise en application dans ce qu’ils appellent la schizo-analyse devrait s’enseigner dans les départements de psychiatrie et de psychologie aujourd’hui. Mon expérience avec les troubles de l’esprit me pousse à croire que l’ambition thérapeutique de cet ouvrage pourrait en aider plus d’un. Deleuze s’est dit déçu que ce bouquin n’aie pas été plus influent. J’espère qu’on finira par le redécouvrir très prochainement. Toute ma formation et mon histoire personnel m’a préparé à ce livre que je désirais lire depuis plus de 20 ans. (Terminé en décembre 2022)

Galaxy Express 999 (« Premier voyage », Matsumoto, 1978-1981). Le chef-d’œuvre de Leiji Matsumoto. Chaque chapitre se lit comme une aventure d’apparence naïve, simpliste, mais se délecte comme un poème. Rarement Matsumoto n’offre de réponse aux enjeux de la condition humaine qu’il évoque : il semble préféré stimuler la réflexion. Peu d’épisodes mauvais. Pour son ensemble, Galaxy Express 999 est véritablement un monument de la littérature jeunesse. (terminé en juin 22)

Kara and the Sun (Kazuo Ishiguro, 2021).
Dès les premières pages, Ishiguro nous démontre sa grande maîtrise du langage : le personnage titre est clairement définie par sa narration. Le soliloque est juste – et ne déraillera jamais du roman, ne montrera jamais le moindre signe de faiblesse – et les dialogues entre AFs et leur Manager appuie la description plutôt limité du monde futuriste et humainement aseptisé que présente le récit. L’auteur semble vouloir concentrer l’essentiel de son roman sur les relations humaines : les relations mère-enfant, celles entre ex-amoureux, et pendant un certain temps, j’ai eu l’impression qu’il s’agissait-là du cœur du roman : les problèmes humains dans un monde post-humain. Mais pour autant que l’art de l’auteur serve à la perfection son personnage principal, il me semble incapable d’insuffler à ses autres protagonistes une profondeur qui les rendrait signifiants. Les dialogues sont particulièrement atroces tant ils sont sans substances, ce qui est dommage car leurs rôles narratifs n’est jamais superflus, ou forcés. Je me suis demandé si le point de l’œuvre était justement de montrer la société future socialement vide, mais la structure discursive du récit, qui touche à des thèmes très communs dans la science-fiction – il les passe systématiquement tous en revu, de l’intelligence artificiel à la religion, de l’ingénierie génétique à la recherche de l’âme pure – depuis l’orée du XXème siècle, finit par tomber à plat et n’amène rien de nouveau à toute forme de réflexion. D’autres auteurs ont beaucoup mieux traité ce sujet, bien qu’il faut reconnaître l’effort d’Ishiguro d’avoir choisit d’amener ce transhumanisme futuriste vers le drame social tout simple. Malgré tout, décevant. (Terminé en mars 2022)

Le nouveau (Keigo Higashino 2009, traduction de Sophie Rèfle 2021).
Superbe roman à tiroirs d’Higashino mettant en vedette l’astucieux et très humaniste inspecteur Kaga. J’avais vu la série télé de 2010, et avait adoré, bien qu’elle porte les stigmates propre au dorama japonais. Le roman, cependant, est une œuvre de littérature policière magistrale beaucoup mieux tempérée, qui observe et rend compte des grands thèmes classiques de la société japonaise– conformité, humilité émotive, cadres familiaux rigides – en les démystifiants, en quelque sorte. Les habitants de ce quartier de Tokyo qu’on nous présente sont imparfaits, voire vains, mais il suffit d’une étincelle pour que ne surgisse, l’espace peut-être d’un instant, leur profonde humanité. Kaga, bien sûr, n’est jamais loin de ces moments. Excellent. (Terminé en septembre 2022)

Les Mystères de Hobtown : L’affaire des hommes disparus (Kris Bertin, Alexander Forbes, 2017, version française 2020)
Illustrée de manière éloquente, dans un style figuratif détaillé mais frénétique, le récit nous plonge dans l’enquête d’un groupe d’étudiants habitant un petit village de Nouvelle-Écosse (on suppose) sur une série de disparitions. Complots, une force surnaturelle étrange, et une malédiction multi-générationnelle s’en suivent, dans une suite de péripéties qui rappelle à la fois Twin Peaks et Scooby-Doo! Si la mise en case est à l’occasion confuse, la richesse de l’univers diégétique, l’alternance de familier – voire de clichés stylistiques –, et de rebondissements finement orchestrés, nous rapproche des héros de cette histoires, ces jeunes hommes et femmes qui luttent contre une force obscure et incompréhensible. Agréable et mystérieux. (Terminé en janvier 2022)

Lightfall, tome 1 – La dernière flamme (Tim Probert, traduit par Fanny Soubiran, 2021).
La force de ces BD, c’est les personnages. Les deux protagonistes, aussi classiques soient-ils, fonctionnent à merveille, et leurs alliés – même ceux aux motivations moins nobles – sont tout aussi mémorable. On préfère garder l’opposition mystérieuse, et l’on se sert d’antagonistes génériques pour s’assurer de garder le lecteur en haleine, ce qui pourrait finir par devenir redondant à la longue. Il est d’ailleurs clair que l’auteur désire garder le plus possible l’histoire de son monde secret, ce qui ne peut que faire monter nos attentes – une situation dangereuse pour l’auteur. Si les punchs que nous dévoilerons les tomes subséquents ne sont pas à la hauteur, la déception sera d’autant plus grande. Pour l’instant, en tout cas, les prémisses sont intrigantes. Prometteur. (Terminé en juillet 2022)

Nombreux seront nos ennemis (Geneviève Desrosiers, 2019/1999)
Germes prometteurs d’une poésie qui n’atteindra tragiquement jamais sa maturité. Je m’en veux de ne pas avoir été plus touché par sa plume. (Terminé en juillet 2022)

Pantagruel (François Rabelais, 1532, adapté par Guy Demerson chez Points).
Outre la richesse du propos, les accents scabreux, sa philosophie humaniste, sa richesse historique, culturelle et langagière, je m’aperçois que Pantagruel est avant tout un très bon roman d’aventure. Rythme endiablé est ici le terme juste, alors que le récit ne s’essouffle jamais, et son comique décapant qui évoque immédiatement une filiation vers Monty Python, n’hésite pas à plonger dans l’absurde en plein dénouement! Ce roman, court mais si riche, est tout simplement prodigieux, aussi grandiose que bien des théories auxquelles il a donné naissance, souvent, je soupçonne, dans l’incompréhension. Le XVIème siècle était peut-être moins radical dans son conservatisme qu’on l’a longtemps pensé. Cela mérite réflexion. Et si certaines conceptions de l’auteur s’avèrent quelque peu rétrogrades, d’autres annoncent résolument le meilleur des temps qui suivirent. L'édition annotée chez Points permet de consulter le texte d'origine, et met certaines subtilités en contexte. (Terminé en novembre 2022)

Que notre joie demeure (Kevin Lambert, 2022).
Un pari stylistique audacieux, tenu jusqu’aux dernières lignes, qui fait judicieusement usage d’un stream of consciousness soutenu. Un roman social habilement construit, qui maintient élégamment le propos éditorial et une certaine objectivité de caractères. On saute d’un point de vue à l’autre, sans jamais se perdre, et au lieu de marteler une opinion, c’est avec l’ébauche d’un questionnement fécond que l’on se retrouve à la dernière page. Je le mets sur ma liste de classiques potentiels. (Terminé en octobre 2022)

Réinventer l’amour (Mona Chollet, 2021)
Le titre de ce livre est quelque peu trompeur, il correspond en fait, à un projet de la part de l’autrice, un projet nécessaire dans le monde d’aujourd’hui, fruit des efforts de décennies de luttes féministes. Et à cet égard, Mona Chollet nous présente une synthèse approfondie des dernières avancées de la cause féministe depuis #metoo. Pour le ou la néophyte dans ce domaine de pensée, et surtout pour les hommes qui désirent comprendre à quel point la critique féministe des pouvoirs en place est toujours d’actualité en 2021, cet ouvrage est plus qu’essentiel. En fait, on devrait carrément en étudier certains passages dans les classes du secondaire. Pour les féministes au cœur de leurs travaux, cependant, force est d’admettre que ce livre laisse sur son appétit : on pose les bonnes questions, on pave la voie à certains éléments de réponses, mais on n’ose guère se commettre à la révolution que l’on appelle, une révolution on ne peut plus nécessaire – c’est le mot d’ordre ici –, spécialement en cette ère de la montée inquiétante de la pensée ultraconservatrice. (Terminé en janvier 2022)

Spectacles of Empire : Monsters, Martyrs, and the Book of Revelation (Christopher A. Frilingos, 2004).
Ce livre offre une analyse comparative de l’Apocalypse de Jean avec la culture du « spectacle » propre à la société qui l’a produite – l’empire romain d’Orient. Il s’agit d’une recontextualisation d’un texte qu’on a longtemps compris comme un rêve émancipatoire, mais qui révèle, paradoxalement, les mêmes stigmates, les mêmes vices, que la Rome tant haïe. Au passage, l’auteur dénote la complexité du rapport à l’identité de genre que l’on retrouve dans le texte de Jean en comparant son imagerie à celle de certains récits fictifs de l’époque. Un ouvrage fort intéressant, bien qu’il m’ait laissé sur ma faim. Le texte appelle, il me semble, une analyse plus poussée des implications socio-historiques du livre de Jean, et même un regard critique sur le développement du christianisme qui devient lui-même impérial : un fait ironique si l’on s’en tient aux paroles de Jésus… mais n’était-ce pas ce qui était souhaité, ou fantasmé par l’auteur de l’Apocalypse? (Terminer en février 2022)

The Cyborg Manifesto et Companion in Conversation (with Cary Wolfe) (Donna J. Haraway, dans Manifestly Haraway, University of Minnesota Press, 2016). Un important texte féministe qui cherche à redéfinir le féminisme d’un point de vue marxiste. Dans la figure du cyborg, elle explore la sociologie et l’histoire de la condition marginale, afin d’en esquisser une mise en pratique : l’écriture liminale. Elle envisage ainsi l’écriture des marges, des femmes immigrantes ou filles d’immigrantes, des « autres », qui doivent, selon l’autrice, construire sur cette condition d’étrangère, afin de créer de nouveaux discours, de nouveaux mythes, au-delà des genres et de catégories strictes. Le but en est rien de moins que de changer la société, qui a longtemps réprimé la différence, et continue de le faire, souvent de façon institutionnalisée. Dans sa conversation avec Wolfe, Haraway explique comment sa réflexion en est rendu à dépasser les genres de l’espèce humaine afin d’en étudier les relations avec les autres espèces. Elle souhaite également déboulonner le tabou de la mort, qui fait partie des systèmes biologiques, ainsi que travailler la relation de l’humanité avec la terre elle-même. Pour Haraway, et j’abonde en ce sens, il est urgent de concevoir l’existence comme un réseau rhizomatique de systèmes ouverts. (Terminé en décembre 2022)

The Ghost in the Shell (攻殻機動隊 THE GHOST IN THE SHELL, Masamune Shirow, 1989-1991)
Le manga phare du cyberpunk, dont l’adaptation cinématographique de Mamoru Oshii (le film éponyme de 1995 et sa suite, Innocence, de 2004) sont deux chefs-d’œuvre absolus de la science-fiction, est en soit un projet ambitieux qui fait la chronique des préoccupations sociopolitiques de la génération de son auteur: l’écologie, la politique internationale, la guerre « moderne », la cybernétique, la réalité virtuelle, les possibilités d’internet, la philosophie, la sexualité, la drogue, la violence, et bien plus! L’édition « perfect » de Glénat censure une page et omet une scène érotique du chapitre « Junk Jungle », mais cela ne gâche en rien l’œuvre – le but de la séquence originale me semble plutôt provocatrice, voire racoleuse. L’humour cabotin typique confère au projet une couche de satire qui ne sombre pas dans le cynisme, et Shirow possède ce trait rare de nous rapprocher du plus secondaire des personnages. Une grande œuvre! (Terminé en janvier 2022)

Visions of Gerard (Kerouac, écrit en 1956, paru en 1963, traduction de Jean Autret)
Un hommage infiniment tendre à son frère, d’une religiosité des plus nobles, d’une sensibilité au-delà de tout lieu commun, de toute superficialité monotone. Écrit comme un stream of consciousness que la traduction de Jean Autret rend plus ou moins bien – je lis rarement des traductions de littérature anglo-saxonne, mais je dois m’y arrêter ici : la tentative de capturer la légèreté du style de Kerouac est louable, mais finit par alourdir le texte de manière artificielle. Une traduction aux accents québécoise/canadienne française aurait été beaucoup plus pertinente, compte tenu surtout de l’héritage de la famille Kerouac – ce roman est plus une suite d’impressions, un slice of life, qu’un intrigue bien taillée, ce qui aurait été de toute façon superflu et injustifié. Un très beau roman. (Terminé en juillet 2022)

Saturday, January 15, 2022

Critiques littéraires 2021

C’est le Québec qui est né dans mon pays (Emanuelle Dufour, 2021)
Œuvre coup de poing qui, malgré son didactisme qui frôle la condescendance, me force à réévaluer toutes mes considérations politico-historique. Bref, je dois réfléchir sur mes positions, et c’est, je crois, le but de l’autrice que de faire réfléchir. Habilement montée, élégamment illustrée, le but de cette bande-dessinée est claire et précis, et je crois que son but est atteint haut la main. (Terminé en août 2021)

Il est strictement défendu de boire en studio - 30 ans de bénévolat à CISM (Alexandre Fontaine Rousseau, 2021)
Anecdotes savoureuses, mais surtout instructives sur la célèbre « station la plus à gauche sur la bande FM », et les débuts de plusieurs figures marquantes du journalisme et des communications québécoises. Une chouette lecture sur une institution qui ne devrait jamais perdre de vue sa ligne éditoriale, ni son héritage. (Terminé en novembre 2021)

Indien stoïque (Daniel Sioui, 2021)
Dans une prose jouale extrêmement bien construite, Daniel Sioui fait beaucoup plus que ce qu’il annonce d’emblée, c’est-à-dire exprimer sa colère par rapport à l’histoire des peuples autochtones du Canada depuis la Nouvelle-France. Parfois avec un enthousiasme utopiste, parfois avec une lucidité constructive, il pose les fondements d’un avenir politique réaliste pour les Premières Nations, sans aucune prétention : ici, Sioui n’est ni essayiste, ni sociologue, ni acteur sur la scène politique. Il est un écrivain – il n’aimera pas l’étiquette! –, un observateur qui insiste pour d’importants changements culturels, économiques et politiques au sein de la structure même du Canada. (Terminé en octobre 2021)

Le démon de l’île solitaire (孤島の鬼, Kotō no oni, 1929-30), Edogawa Ranpo
Ici, ero guro nansensu (érotique, grotesque, non-sens) prends tout son (sic) sens. Et fait de Ranpo le maître du genre. Si l’auteur étire parfois un peu trop le suspense de certaines situations plutôt banales – ce qui arrive en fait deux fois, je dirais –, cela tient plus de la publication d’origine en feuilleton que d’un manque de technique. De toute façon, c’est plutôt l’exploration, dans la psyché humaine, de ce qui était, à l’époque, considéré comme transgressif – et certaines lubies des personnages, qui s’apparentent au body horror, me semblent bien de réelles perversions – qui est intéressante ici, plus que l’enchaînement de mystères que forment l’intrigue. Si Ranpo cite sans gêne ses influences, il démontre qu’il est capable de bien plus que les émuler : il les intègre à une œuvre qui lui est délicieusement personnelle. (Terminé le 1/6/2021)

L’incroyable Andy Kaufman (Box Brown, 2018, version française 2021)
La vie d’Andy Kaufman est intrigante : un génie de la performance, un provocateur malgré une sensibilité qu’il ne parvient jamais à cacher réellement, un être profondément troublé aux lubies étranges, et une fin malheureusement tragique. Mais ce roman graphique, malgré la richesse de son sujet, est unidimensionnel et on ne sait pas exactement ce que l’auteur cherche à démontrer. S’il essaie de nous présenter un personnage aux pulsions conflictuelles du soi, cela tombe à plat. On se concentre surtout sur la lutte : ses fantasmes mis en scène dans sa « lutte féminine » et ses manigances en tant que « méchant » dans la lutte professionnelle. Mais aucune ligne directrice. Toute œuvre biographique, même une autobiographie, ne peut être objective. Comme le véritable cinéma documentaire, un point de vue intrinsèque doit être trouvé sinon, on tombe dans la platitude de reportages sans intérêts. La seule pointe de l’ambivalence du caractère de Kaufman arrive à la toute fin, et semble être là pour terminer le tout machinalement sur une note heureuse. Décevant. (Terminé le 17/6/2021)

L’Ombilic des limbes et Le Pèse-Nerfs (Antoning Artaud, 1925)
La poésie d’Artaud est un réseau architectural d’une extraordinaire minutie. Ses descriptions de la maladie psychique ne peuvent que former une œuvre d’art, mais en même temps, elles précisent la nature de la souffrance intérieure, ce qui donne une valeur presque scientifique au texte, malgré que la science seule ne sera probablement jamais capable de bien rendre compte de l’esprit. (Terminé en août 2021)

Mille secrets mille danger (Alain Farah, 2021)
Ce roman semble à ce point un projet personnel qu'il m'est difficile de le critiquer. Si les procédés stylistiques sont justes et élégants, l'auteur se perd à plusieurs reprises dans des détours formels qu'il aurait pu aisément couper. Au profit des personnages, d'ailleurs, qui sont opaques et, surtout en ce qui concerne les 2 personnages féminins, manquent définitivement de profondeur. Quand on comprend l'importance de l'une d'entre elle, on ne peut être que déçu de ne pas avoir creusé davantage la relation avec le narrateur. Les personnages qui s'en sortent le mieux me semblent être les plus âgés : le père, le dentiste et la mère. Quand au narrateur, prétendument l'auteur même, l'autodérision finit par prendre, à la longue, un ton apologétique. Ce n'est pas un mauvais roman, mais il m'apparait plutôt inachevé.

Quand je ne dis rien je pense encore (Camille Readman Prud’homme, 2021)
Une poésie intérieure. Passer par l’intime pour atteindre l’ailleurs? Le cosmique? Peut-être. Mais c'est d'abord une cartographie de l'âme, celle de la poète, mais aussi la mienne, même si on ne se connaît pas. Un recueil fameux. (Terminé 10/11/2021)

Rendez-vous secret (密会, Mikkai), Kôbô Abe, traduit par René de Ceccatty et Ryôji Nakamura.
Je dois étudier plus en détail l’œuvre. Ce que je comprends, c'est que Kobo semble faire un usage magistral de la spécificité grammaticale de la langue japonaise en ce qui concerne le sujet. Sa critique du monde médicale transparait dans "Rendez-vous secret", et cette notion d'anti-évolution, qui s'anime dans l'humanité me parait comme une réflexion des grands thèmes kafkaïens poussé à son extrême. Kobo m'apparait comme fasciné par l'hyperbole, l'extrême sensibilité de la perception humaine. Est-ce que son pessimisme résulte d'un dégoût d'une humanité qui l'aurait déçu? Ou d'un profond regret pour ses comparses devant un absurde ravageur? Et que penser de la sexualité du protagoniste, qui semble résister aux pulsions propres à la masse, mais se veut plus ambivalent aux désirs de la « fille de la chambre huit »? Tout cela est difficile à déterminer, mais le plaisir de ce roman bien particulier est d’y réfléchir. Au fond, peut-être suis-je trop sensible et ne peux supporter le regard détaché du romancier face à ses personnages. Peut-être est-il un habile dénonciateur du jeu politique. Peut-être est-ce tout ce que je viens d’énoncer à la fois! (Terminé le 29/6/2021)

Stalker (Pique-nique au bord du chemin) (Arkadi et Boris Strougatski, 1972. Traduit par Svetlana Delmotte).
Le roman qui a inspiré le grand film d’Andrei Tarkovski (et dont Folio lui a préféré le titre au détriment de l’original) ne saurait être plus différent : malgré la similarité de certains thèmes, seul la prémisse de base est conservé par le cinéaste et, au contraire du rythme lent et contemplatif que lui donne ce dernier, le roman des frères Strougatski est hyperactif, sans temps-mort, et ce malgré d’importants changements de tons et de perspectives entre les chapitres, ce qui rend le suspense une affaire autant narrative que formelle ou thématique.
Le texte français traduit l’argot russe en argot franchouillard, et les personnages s’expriment à la manière d’Arletty! Le résultat est déroutant, et provoque un double exotisme au lecteur non-français, qui n’a jamais été recherché par les auteurs. Mais après tout, Gallimard est un éditeur français…
Au final, un roman qui me semble important dans l’histoire de la littérature de science-fiction, de par son ambition discursive et son inventivité stylistique. (Terminé le 3/10/2021)

Tableau final de l’amour (Larry Tremblay, 2021)
J’ai dû m’habituer à l’écriture de Tremblay. La débauche du narrateur, ce Francis Bacon fantasmé, m’apparut d’abord artificiel, juvénile. Mais au fil des pages, une certaine sympathie pour le personnage s’est développée, de sorte qu’à la conclusion, je savais que l’allais m’en ennuyer. Une œuvre intéressante dont l’impudeur est franche bien qu'à certains moments, immature. Mais peut-être en est-ce sa plus grande vertu. (Terminé le 9/9/2021)

Watchmen, écrit par Alan Moore, illustré par Dave Gibbons. 1986-1987
Le super-héros est mort avec la première adaptation de Superman par Richard Donner en 1979 – par ailleurs un très bon film. Watchmen en est un cercueil élégant et implacable : on ne peut pas revenir en arrière après cet œuvre. Rarement les ruminations nietzschéennes de la culture populaire ont été utilisées de manière aussi admirable, et le nihilisme postmoderne n’a jamais été aussi multidimensionnel. Les thèmes classiques, traités richement, sont élevés par une introspection du médium qui ne peut qu’en faire un chef-d’œuvre du genre. Il semble que seuls les comics qui ont acceptés et intégrés la mort du super-héros classique recèlent d’une pertinence indubitable après Watchmen. (Terminé le 10/8/2021)