Recherchez (dans les rues de la ville)

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Thursday, November 28, 2019

Magie-Rosée


Marie-Josée était une bonne amie de Maève avec qui elle jouait de la musique. On l’appelait habituellement Emjay, pour ses initiales, mais je l’appelais Magie-Rosée, probablement parce qu’elle vivait ses émotions à fleur de peau, justement. Était-ce l’apanage d’une grande artiste d’être dotée d’une sensibilité aussi exacerbée? J’en étais essoufflé de l’observer vivre des affects aussi impétueux! Peut-être était-ce pour l’aider à vivre ses tempêtes qu’elle appréciait tant le metal. Malgré tout, de temps à autre, elle acceptait de coucher des mélodies de guitare sur les projets iconoclastes de Maève.

Si certaines âmes se manifestaient sous la forme d’une substance éthérée à peine contenue derrière des yeux fragiles, l’âme de Magie-Rosée recouvrait plutôt les os, les viscères et les humeurs : elle s’avérait la fibre du dehors. Magie n’était certes pas le Verbe fait chair, mais on pouvait la décrire comme « l’épiderme fait cri ». Son regard grave témoignait de la responsabilité d’une telle charge, mais je ne pouvais que présumer de la puissance du cataclysme qui habitait tout son corps. De quelle nature se voulait l’esquif qui parcourait tant bien que mal les flots tumultueux de ses tripes? Qu’est-ce qui pouvait bien calmer la tempête? Jouer les notes d’un pincement de doigts? Plonger la plume dans l’encrier à la recherche d’autres modes d’existence?

Peut-être ne voulait-elle pas être apaisée. Peut-être recherchait-elle une stimulation spirituelle constante. Cela pourrait-il expliquer sa fascination pour le black metal? J’écoutais Old Man’s Child, son groupe favori, et à chaque fois me revenait le même questionnement. J’avais toujours perçu les formes actuelles du metal comme un manifeste plus que comme un travail d’esthète. C’était ce qui rendait la musique du groupe Sleepytime Gorilla Museum si intéressante. J’y voyais presque une certaine beauté : voilà tout un progrès! Mais je devais m’incliner devant la sagacité mélomane de Magie-Rosée : elle y pigeait quelque secret qui continuait de m’échapper.

Elle qui marque le rythme de la terre d’une vibration de six cordes, elle est Magie comme la vie, et Rosée comme le crépuscule. Pour l’enfant que je suis, apeuré de faire le moindre pas, c’est un bonheur par procuration de la voir gravir les montagnes de grandes enjambées. J’ignore pourquoi, mais près de dix ans après que nos chemins se soient séparés, elle surgit sans prévenir de ma mémoire, et j’en découvre quelques souvenirs heureux. Pourquoi le vent d’hiver me rappelle-t-il un visage lointain, en dessin qui se forme sur l’esprit, sous l’éclat bienveillant des lampadaires? La mélancolie du soir s’attarde à me transmettre un message dont le sens m’échappe pourtant. Quel secret détient-elle, Magie-Rosée? Quelle flamme attise-t-elle au fin fond de mes tripes?

« Peut-être t’ennuies-tu de son lézard? » me demanda un jour Maève, à qui je me confiais souvent.

« Ça doit être ça! » répondis-je en riant. Le spleen se camoufla derrière l’écran du rire, mais la présence de Magie-Rosée ne s’estomperait pas aussi facilement…

Sunday, June 9, 2019

À partir de Bruckner


« Je crois que la musique religieuse représente la véritable rédemption de la religion institutionnalisée, » dis-je un soir à Maève, alors que nous écoutions la grande Messe en ré mineur de Bruckner. Sous la direction de Matthew Best, la pièce était magnifique et recelait d’un mysticisme qui ne pouvait qu’émouvoir le cœur du pèlerin. Maève le savait : j’avais cru, je ne croyais plus.

« Un miracle est une figure de style, » se plaisait à répéter Maève devant Lazare, devant l’aveugle qui voit, devant une guérison spontanée, devant une naissance inespérée. Le poète, comme la nature,  discourent souvent en hyperboles. La résurrection de la chair n’est concevable que dans la relativité du temps. Et l’âme, c’est la chair, condamnée à une linéarité injuste et mortifère.

J’avais cru, je ne croyais plus. L’Église en laquelle j’avais eu tant foi n’avait de véritable autorité sur personne, lépreuse, impie. Et pourtant, à l’écoute de la Passion selon Saint Mathieu, de Bach, à l’écoute de la Messe en ré mineur de Bruckner, je ne peux que concéder à deux milles ans de récits schizoïdes une rédemption spirituelle. L’esprit, la substance pensante de Descartes, participe de l’abstraction et de la médiation d’un tissu artistique. Un être humain n’a point d’esprit au-delà de son animalité, mais un tableau, une symphonie, un roman : là se trouve l’esprit, celui qu’on a tant cherché. La transcendance du corps se fait dans la performance. Qu’est-ce qu’une prière sinon un acte de création introspectif? Un poème silencieux seulement pour l’un? Un désir de fusion, pour le soi?

Creatio ex nihilo le Te Deum de Bruckner. Rien à voir avec la création de l’univers. On doit parler de la création d’une idée. Les évangiles synoptiques tentent d’imiter l’histoire. Jean, quant à lui, ne cherche qu’à émouvoir. Lequel des auteurs chrétiens se rapproche le plus de la pulsion religieuse originelle? L’hyperbole la plus aisément assimilée est musicale, cela va de soi. Seul le cinéma permet un mimétisme aussi important, en termes de ressenti. Voilà pourquoi les interrogations religieuses de Bergman, de Tarkovski, de Pasolini – ce dernier pourtant très athée –, font sens. L’idée religieuse évoque un questionnement non pas historiographique, « réaliste », mais bien moral, conceptuel. La religion est affaire d’idées, non pas de références à des événements passés. Une fois que l’on comprend cela, les possibilités sont infinies. Le prosélytisme est aussi puéril que les lois d’Euclide. Il faut faire chronique de ses découvertes religieuses, et non pas les forcer à de soi-disant mécréants.

« Es-tu un mécréant? » me demanda Maève. Je ne pus que me souvenir de l’ami Jordan qui m’avait ainsi décrit, il y avait une vie de cela, à la suite d’une ritournelle de Plume, et de la trame sonore de Dark Crystal. Je n’ai jamais pu répondre qu’une fois atteinte la mi-trentaine. Je suis un mécréant, mais je porte en moi le germe de la foi. Le pote Antoine était fasciné par la fonction accessoire de la religion. Il tenait ça de Nietzche. Une vie à comprendre ce qu’il voulait m’inculquer : la foi est affaire de viscères. Nietzche, je le compris par l’entremise de Foucault. Il n’est pas le symbole d’une révolte nihiliste, mais bien le père bienfaisant d’une nouvelle manière d’écrire l’histoire. Contrairement à ce que l’on veut souvent nous faire croire, l’histoire n’est pas une entité inébranlable. Comme le futur, elle est constamment en mouvement, elle est potentialités. Elle doit être lue, médiatisée, pour faire sens. Elle ne doit pas servir de discours monolithique, mais offrir des récits discursifs en constante évolution.

« Je ne sais pas, » répondis-je à Maève. « Je crois aux histoires, pas ‘à l’histoire’, mais celles qu’on raconte avec incertitude. Je crois aux potentialités du passé. »

« Et Dieu? »

« Une histoire pour les viscères. »